Affaires d’Etat au Bénin – Le Général Kouyami parle… Pierre Métinhoue décrypte

François Kouyami, ancien général de l’armée béninoise est, à travers l’ ouvrage ‘’Affaires d’Etat au Bénin : Le général François Kouyami parle’’ publié en début de cette année, revenue, en qualité d’acteur et témoin oculaire, sur les événements qui ont marqués l’histoire récente du Bénin. Pierre G. Mêtinhoué, enseignant au département d’histoire et archéologie de l’Université d’Abomey-Calavi se prononce, après lecture bien entendu, sur certains aspects du contenu du livre en apportant des précisions.

Le général François Kouyami a publié en janvier 2011 un livre dans lequel il s’est appesanti sur de nombreux dossiers importants de l’histoire récente de notre pays.

Etant donné les fonctions qu’il a occupées dès le lendemain du coup d’Etat militaire du 26 octobre 1972, personne ne peut banaliser sa parole à condition que celle-ci soit vérifiée, documentée et, par conséquent, inattaquable par qui que ce soit.

Bien entendu, le livre du général Kouyami intéresse tous les historiens béninois, à commencer par ceux qui enseignent l’histoire nationale dans les lycées et collèges et surtout à l’Université.

Pour ma part, je voudrais insister, en dehors de quelques détails de la vie l’auteur, sur les cinq thèmes suivants :

1. le regard sur les partis et les hommes politiques du Dahomey ;

2. la rébellion du capitaine Janvier Assogba ;

3. l’assassinat du capitaine Michel Aïkpé ;

4. l’agression du 16 janvier 1977 ;

5. la Conférence nationale

François Kouyami a été nommé directeur de la sûreté nationale le 28 octobre 1972, à l’occasion du premier Conseil des Ministres du Gouvernement militaire révolutionnaire.1

1. Daho-Express, n° 973 du 28 octobre 1972, p. 1.

Le 29 janvier 1975, le chef de l’Etat lui confia le ministère de la Fonction publique et du Travail.2 Il a donc commis une erreur de date lorsqu’il a écrit que le 20 janvier 1975, il était ministre de la Fonction publique3 et qu’il a passé sept mois à la tête de ce ministère.4

A la vérité, l’auteur est resté à ce poste pendant deux mois et dix huit jours, du 29 janvier au 16 avril 1975.

Il a fort bien expliqué dans quelles conditions il quitta la tête de la fonction publique pour atterrir au ministère de la Jeunesse, de la Culture populaire et des Sports où il siégea du 16 avril 1975 au 12 février 1980 soit, pendant plus de quatre ans.5

Sa ‘’carrière’’ ministérielle prit fin à cette date, mais il exerça d’autres fonctions dont celle de directeur de la gendarmerie nationale sous le règne du président Nicéphore Soglo.

Ayant décidé de se prononcer sur quelques grands dossiers de l’Etat, le général Kouyami s’est intéressé, avec raison, au commencement de la vie politique moderne au Dahomey et a fait part de son opinion sur le sujet. Voici, en résumé, ce qu’il pense des partis et des hommes politiques dahoméens.

I. Regard sur les partis et les hommes politiques du Dahomey

Pour le général Kouyami, les trois partis politiques traditionnels qui ont animé la vie politique dahoméenne étaient tous régionalistes. Confondant le Rassemblement démocratique dahoméen (R.D.D.) avec le Parti démocratique dahoméen (P.D.D.), il écrit que « le P.D.D. de Hubert Maga » était un parti régional, comme l’U.D.D. de Ahomadégbé et le P.R.D. de Apithy.6

2. Décret n° 75-26 du 29 janvier 1975

3. Voir p. 69 de son livre

4. Voir p. 50 Affaires d’Etat au Bénin, p. 50

5. Idem, p. 50 et 51

6. Idem, p. 26

Quant aux hommes politiques de la première génération, c’est-à-dire, des années 1945 et suivantes, « ils n’étaient pas préparés à la gestion des affaires publiques » parce que, pour la plupart, ils étaient issus des milieux modestes comme ceux des instituteurs, des infirmiers et des commis. « Leurs motivations étaient au mieux, affirme le général. Kouyami, la soif du pouvoir, au pire, le profit personnel.»7

Quand on a parcouru l’histoire des combats menés par les premiers militants politiques pour arracher au colonisateur un minimum de droit et de respect en faveur du colonisé, il est difficile d’accepter le jugement de l’auteur.

Sans le justifier d’aucune manière, le général a estimé que les luttes pour l’indépendance du Dahomey ont été menées par des hommes comme Paul Hazoumè qui ont pourtant été « écartés par des gens nantis d’une culture politique approximative. »

Malgré le respect que nous devons tous à la mémoire de Paul Hazoumè, nous aurions tort de lui attribuer des rôles qu’il n’a pas joués, simplement parce qu’il était convaincu que nous avions intérêt à nous laisser assimiler par le colonisateur français dont la culture était, d’après lui, largement supérieure à la nôtre.

Parmi les Dahoméens de la génération de Paul Hazoumè dont on doit se souvenir comme militant du droit du colonisé, il faut citer Louis Hunkanrin, né à Porto-Novo en novembre 1886 et mort dans la même ville le 28 mai 1964.

A l’occasion de ses obsèques, il fut élevé à titre posthume à la dignité de Grand officier de l’Ordre national du Dahomey avec la mention : « Patriote de grande classe, ancien fonctionnaire d’élite, a été toute sa vie, le vivant exemple de l’honnêteté, du dévouement, du courage et du mérite. »8

7. Affaires d’Etat au Bénin, p. 25

8. Dictionnaire bio-bibliographique du Dahomey, Porto-Novo, 1969, p. 97

Fort curieusement, le général Kouyami a parlé du colonel Janvier Assogba comme d’un homme comparable, par certains côtés, à Louis Hunkanrin dont le tempérament ne pouvait supporter la moindre injustice.

II. La rébellion du capitaine janvier Assogba

Pour remplacer le ministre Thomas Lahami en mars 1973, le chef de l’Etat fit appel au capitaine Janvier Assogba à la tête du ministère des Finances et de l’Economie.

Le nouvel argentier du pays découvrit, à ce poste, qu’il existait une affaire Kovacs dont les origines remontaient au gouvernement du Conseil présidentiel.

Il s’intéressa d’autant plus à l’affaire qu’il apprit que celui qu’il avait aidé à prendre le pouvoir, le commandant Kérékou, y était impliqué.

Le 21 octobre 1974, Assogba dut céder son fauteuil de ministre des Finances à Isidore Amoussou ; il retourna au ministère de la Fonction publique et du Travail.

Déçu par tout ce qu’il savait désormais et désireux, malgré tout, d’instaurer à la tête du pays un gouvernement d’hommes honnêtes et irréprochables, il tenta un coup d’Etat en janvier 1975. Son projet échoua. Il fut arrêté et jeté en prison. On le condamna à mort en même temps que d’autres personnalités soupçonnées d’appartenir au groupe des fidèles de l’ancien président de la République, Emile Derlin Zinsou.

Le père Alphonse Quenum, prêtre de l’Eglise catholique, directeur du collège Aupiais à l’époque des faits, fut, lui aussi, condamné à mort parce qu’on aurait retrouvé les documents laissés par Kovacs à Assogba dans le coffre-fort du collège.9

9. Affaires d’Etat au Bénin, p ; 56

Au cours d’une rencontre que j’eus récemment avec le père Quenum à son domicile à Cotonou, il rejeta avec fermeté les affirmations du général le concernant et souhaiterait même parler de vive voix avec lui de ce sujet.

Six mois après le coup d’Etat manqué de Janvier Assogba, les Dahoméens durent faire face à l’assassinat inattendu du capitaine Michel Aïkpé, ministre de l’Intérieur et de la Sécurité.

Comme il fallait s’y attendre, le général Kouyami s’est prononcé sur ce drame.

III. L’assassinat du capitaine Michel Aïkpé

Avant d’évoquer l’assassinat du ministre Michel Aïkpé, le général a rappelé que ce dernier avait réuni dans son cabinet des cadres issus des deux mouvements estudiantins rivaux, l’Union générale des élèves et étudiants du Dahomey (UGEED) et le Front d’action commun des élèves et étudiants du nord (FACEEN).10

Le jour du drame, le 20 juin et non le 20 janvier 1975 comme il a été écrit,11 l’auteur dit qu’il était ministre de la Jeunesse, la Culture populaire et des Sports et qu’il assistait à un spectacle au Centre culturel français en compagnie du commandant Augustin Honvo « ministre des Travaux publics ».12

10. Il est étonnant et décevant que Messieurs François Awoudo et Wilfried Adoun, connus pour leur sérieux et leur compétence ainsi que le général Kouyami lui-même n’aient pas su que l’UGEED ne s’écrit pas UJED et n’a jamais signifié Union de la jeunesse estudiantine dahoméenne (Cf. p. 35 note 12). Par ailleurs, le lecteur se demande de quoi il s’agit lorsque l’auteur et ses deux « collaborateurs » parlent du FASSEN.

11. Affaires d’Etat au Bénin, p.69

12. Augustin Honvo a dirigé quatre ministères entre le 30 mars 1973 et le 12 février 1980. Il s’agit de ceux de la Fonction publique, de l’Information et du Tourisme, du Plan et de la Coordination des aides extérieures, des Enseignements technique et supérieur. Le 20 juin 1975, il était ministre délégué auprès du président de la République, chargé du Plan (Cf. Décret n° 74-277 du 2 octobre 1974).

A la préoccupante question relative à l’identité de l’assassin du ministre Aïkpé, le général Kouyami répond qu’Aïkpé a été exécuté par l’adjudant Souaïbou, garde de corps du président Kérékou, « à la grande surprise »13 de ce dernier.

Quant aux raisons de cet acte regrettable, on dispose de deux versions. Dans la première, on apprend que le président de la République a dit à ses deux ministres Honvo et Kouyami ce qui suit : « Votre collègue Michel Aïkpé vient d’être abattu parce qu’il voulait me faire un coup d’Etat ! »14.

Dans la deuxième version portée à la connaissance des membres du gouvernement, du bureau politique du Conseil national de la révolution, des officiers des Forces armées dahoméennes présents à Cotonou, Porto-Novo et Ouidah dans la nuit du 20 juin 1975, le président Kérékou aurait dit que le ministre de l’Intérieur a été surpris en flagrant délit d’adultère et, alors qu’il tentait de s’enfuir, la garde présidentielle l’aurait abattu.

Jusqu’à la parution du livre du général Kouyami, l’opinion publique avait retenu, sans y croire nécessairement, que la mort d’Aïkpé était due à son aventure amoureuse avec l’épouse du chef de l’Etat.

On peut considérer que le débat reste ouvert sur cet épisode malheureux de la révolution dahoméenne et que la recherche sur le sujet doit se poursuivre.

Messieurs François Awoudo et Wilfried Adoun ont interrogé le général Kouyami sur l’agression du 16 janvier 1977 contre la République populaire du Bénin. Il a accepté d’en parler.

13. Affaires d’Etat au Bénin, p.73

14. Idem, p. 69 et 70

IV. L’agression du 16 janvier 1977

Parmi les nombreuses questions posées au général sur l’agression du 16 janvier 1977, j’ai retenu celle-ci : « Qui a repoussé les hommes de Bob Denard ? Etaient ce des instructeurs coréens ? »

La réponse à cette question est importante parce que, s’il a fallu l’appui de soldats étrangers pour venir à bout des mercenaires, les ténors de la révolution démocratique et populaire devraient reconnaître humblement que la virulence des discours ne résout malheureusement pas les problèmes concrets d’un Etat prétendu souverain.

Si l’on s’en tient aux propos du général Kouyami,15 le Premier ministre coréen était arrivé à Cotonou le 14 janvier 1977, accompagné de sa garde rapprochée, fortement armée.

A la vérité, il ne s’agissait pas du Premier ministre lui-même, mais du vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, M. Heu Dam.16

Quoi qu’il en soit, le général Kouyami nous apprend que les mercenaires de Bob Denard ont été repoussés par les Coréens qui se trouvaient au Bénin pour une mission bien précise, la protection de leur ministre des Affaires étrangères.

Cela signifierait-il que les Forces armées populaires auraient été vaincues par Bob Denard et ses hommes si l’appui des Coréens avait fait défaut ? Si oui, tous les Béninois devraient, aujourd’hui encore, prendre conscience des limites réelles de notre arsenal de défense et ne parler de notre sécurité individuelle et collective qu’avec la plus grande humilité.

15. Affaires d’Etat au Bénin, p. 90

16. Le Conseil des Ministres a approuvé le programme de la visite de cette personnalité lors de sa réunion du mercredi 12 janvier 1977. Cf. : Ehuzu, n° 309 du jeudi 13 janvier 1977, p. 1

Au lendemain de l’échec de l’agression du 16 janvier 1977 et pendant plusieurs années, le régime révolutionnaire s’est endurci, et les libertés individuelles ont été considérablement réduites.

Cependant, dans le milieu universitaire surtout, on commença à contester l’autorité des révolutionnaires à partir des années 1980. Des grèves secouèrent l’Université nationale du Bénin en 1985.

Le 5 avril 1988, François Kouyami a été arrêté et gardé au camp Séro Kpéra de Parakou17 d’où il s’est évadé.18

Depuis son exil au Nigeria, affirme-t-il, il aurait pris une part importante dans les diverses démarches qui ont abouti à l’organisation de la Conférence nationale de février 1990.

V. La Conférence nationale

Au sujet de la Conférence nationale, les propos du général Kouyami nous ramènent à l’interrogation suivante : « qui a décidé de réunir les forces vives de la nation en février 1990 ? »

Tous ceux que l’histoire de la Conférence nationale intéresse savent que l’annonce officielle en a été faite à l’issue d’une session conjointe du gouvernement, du comité permanent de l’Assemblée nationale révolutionnaire et du comité central du Parti de la révolution populaire du Bénin réunie les 6 et 7 décembre 1989.

Le général Kouyami explique qu’au cours de son séjour au Nigeria, des Mig 23 de l’armée nigeriane survolaient régulièrement le Bénin pour effectuer des missions de reconnaissance, faire du repérage et prendre des photos.19

17. Affaires d’Etat au Bénin, p. 102 et 103

18. Idem, p. 107 et suiv.

19. Idem, p. 114

Autrement dit, le Nigeria menaçait la République populaire du Bénin au vu et au su des autorités de l’Etat en commençant par le président de la République. « Cette menace, écrit le général Kouyami, fait partie des raisons pour lesquelles, il (Kérékou) avait malgré lui, accepté l’organisation de la Conférence nationale. »20

Allant plus loin, l’auteur n’accepte pas que d’autres Béninois aient pu jouer des rôles au cours de la longue marche qui a conduit le pays « de la dictature à la démocratie sans armes. »21

Il écrit, en effet, que tous ceux qui affirment avoir fait pression sur le président Kérékou pour l’obliger à accepter d’organiser la Conférence nationale disent une contre vérité. « Les pressions que subissaient Kérékou, lit-on sous la plume du général Kouyami, avaient leurs sources ailleurs. Je lui écrivais. Mes amis lui envoyaient des messages exigeant de lui un certain nombre de réformes sans lesquelles des menaces graves pouvaient être mises à exécution. Et il était la cible personnelle de ces menaces. »22

De toute évidence, le général Kouyami a surestimé son apport personnel et celui de ses amis dans la résolution de la grave crise politique qui a secoué le Bénin entre 1988 et 1990.

Il ne faut pas qu’il perde de vue que parmi ceux qui sont restés dans le pays, certains ont payé directement ou indirectement un lourd tribut à la révolution et qu’ils cherchaient, chacun à sa manière, une porte de sortie qui ferait l’économie de la violence et des règlements de compte.

20. Affaires d’Etat au Bénin, p 114

21. J’emprunte cette expression à Sévérin Adjovi, président du Club Perspectives 99. Il revendique aussi, à juste titre, une participation déterminante dans l’avènement de la démocratie au Bénin. Cf. son ouvrage : De la dictature à la démocratie sans les armes. Paris, Editions CP 99, sans date

22. Affaires d’Etat au Bénin, p. 114

Conclusion

Que le général François Kouyami se soit prononcé sur des affaires d’Etat au Bénin est incontestablement une démarche intéressante et porteuse d’espoir. En effet, en raison du peu de soin que nous prenons individuellement et collectivement des archives, nous devrions tous nous réjouir chaque fois qu’un acteur de l’histoire récente du pays livre son expérience et fait des suggestions en vue d’une meilleure gestion des affaires publiques. Toutefois, chacun doit veiller à dire la vérité en se basant, non seulement sur ses seuls souvenirs personnels, mais aussi sur la documentation existante, c’est-à-dire, les rares archives disponibles et les publications de ses prédécesseurs sur le sujet.

Pierre Métinhoué

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