Enseignement supérieur au Bénin : Quand l’université fabrique des candidats au chômage

(Des pistes pour des réformes courageuses dans la politique de formation)

Les universités béninoises forment chaque année des milliers de diplômés dans des secteurs qui ont cessé de recruter depuis longtemps, si ce n’est dans la fonction publique qui, elle aussi, ploie sous le poids des recrutements massifs de ces dernières années. La situation appelle à la réflexion pour des réformes courageuses qui pourraient passer par la suppression de certaines filières de formation ou tout au moins leur mise en veilleuse, le temps d’un état des lieux. 

Il est de notoriété publique que les universités béninoises et autres centres de formation, qu’ils soient publics ou privés, forment plus pour le chômage. Cela est difficile à comprendre et pourtant c’est la réalité. Peut-on en effet, avec les statistiques sur le chômage des jeunes diplômés au Bénin, dire que nos universités forment toujours pour le marché de l’emploi ? La réponse sans ambages c’est non ! La situation est préoccupante et interpelle tout le monde. A commencer par l’Etat qui devrait s’en préoccuper mais qui n’en donne pas l’air. Elle est ou risque d’être désastreuse pour le pays qui ne peut bénéficier de l’apport, pour son développement, d’une forte proportion de la population formée à grands frais. Aujourd’hui aucune formation supérieure ne débouche directement sur un emploi dans notre pays. Qu’ils aient fait de courtes ou de longues études dans les universités publiques ou privées, les jeunes diplômés ne peuvent prétendre à aucun emploi à la fin de leur formation. D’aucuns en viennent à se demander s’il ne faille pas mettre une croix sur l’enseignement supérieur. Loin s’en faut ! Cet ordre d’enseignement est indispensable pour la transmission et la diffusion du savoir. L’enseignement supérieur accueille dans ses facultés, écoles et instituts supérieurs, les élèves titulaires du baccalauréat, ou de diplômes équivalents pour les préparer aux différents diplômes nationaux de l’enseignement supérieur dans des cursus allant de deux à huit ans. Les statistiques sur les effectifs au niveau de l’enseignement supérieur montrent que le Bénin compte depuis 2004 environ 35.000 étudiants dans le public contre 10.000 pour le privé. Le problème c’est de savoir comment gérer ce flot qui aspire à l’enseignement supérieur pour que n’en sorte plus, pour la grande part, des chômeurs. Cette problématique amène à se préoccuper de la question de l’adéquation entre l’offre d’emploi et la demande.

L’adéquation entre l’offre et  la demande : que nos universités arrêtent de fabriquer des ‘’diplômés chômeurs‘’ !

La formation dispensée dans nos universités est depuis longtemps en déphasage avec les réalités actuelles. C’est le premier problème à régler si l’on veut éviter de déverser sur le marché des candidats au chômage. Il faut adapter les programmes  d’enseignement aux besoins du marché de l’emploi. Un marché dont les réalités évoluent à un rythme qui requiert de la part de ceux qui sont chargés de concevoir ou de proposer les programmes qu’ils soient pro actifs, ouverts sur le monde et plus imaginatifs. Cela exige un véritable état des lieux pour faire le point des besoins actuels du marché et réorienter les programmes en conséquence. Quel est le profil du « diplômé sans emploi », pour utiliser le terme courant au Bénin ? De quoi souffre ce profil et que faut-il faire pour corriger cette insuffisance ? Quels sont aujourd’hui les secteurs porteurs susceptibles de recevoir les jeunes diplômés ? Ce sont là quelques questions auxquelles l’état des lieux doit permettre de répondre pour indiquer le chemin à suivre quant aux réformes à faire. Et c’est à l’Etat à qui il revient de définir la politique générale de formation de s’en occuper. L’on sait désormais qu’on ne doit plus conduire une telle réflexion en ayant une fixation sur la fonction publique qui ne peut pas absorber plus qu’il n’en faut, quelle que soit la volonté du politique. Les recrutements massifs de ces dernières années, sur fond de populisme, et les problèmes qu’ils ont engendrés en termes de ratio masse salariale et disponibilités budgétaires et donc de pression économique et sociale doivent édifier les uns et les autres dans les réponses à apporter au problème.

Vers la suppression de certaines filières de formation (cas de la filière Diplomatie et Relations Internationales)

« Se former pour mieux servir », telle est la devise bien formulée d’ailleurs de l’une des plus prestigieuses écoles du Bénin. En effet, l’Ecole Nationale d’Administration et de Magistrature (ENAM) forme depuis des décennies maintenant, des cadres devant servir dans nos différentes administrations. C’est une grande école comme ses pairs des autres pays et l’on pourrait se féliciter d’avoir été formé pour de hautes fonctions étatiques. Malheureusement, force est de constater qu’elle n’(échappe pas au problème de l’inadéquation de l’offre et de la demande dont souffrent les universités béninoises aujourd’hui.

Si, la plupart des filières proposées actuellement par cette école sont en déphasage avec la devise qu’elle s’est elle-même donnée, l’une d’entre elles retient particulièrement l’attention, c’est la filière Diplomatie et Relations Internationales (DRI).

A l’origine, la DRI, comme toutes les autres filières de l’ENAM d’ailleurs, devrait former des cadres directement utilisables par l’Administration publique en général et le Ministère des Affaires Etrangères en particulier. Mais aujourd’hui, les rêves et les ambitions sont très vite déçus car une fois la formation terminée, il faut attendre d’être, recrutée par la Fonction publique pour le compte du Ministère des Affaires Etrangères principalement. Autrement, c’est le chômage qui attend le jeune diplômé sorti de cette école puisqu’il n’a été formé que pour servir au Ministère des Affaires Etrangères. Cette politique n’est pas mauvaise par rapport à la vision qui la sous-tend mais elle présente hélas de très graves insuffisances au regard du ratio diplomates formés et diplomates recrutés par l’Etat béninois. Il n’est pas indispensable de faire une étude scientifique pour constater qu’à peine 20% des cadres formés dans cette filière depuis 10 à 15 ans ont été recrutés par la fonction publique.

Dans ce cas, est-il opportun aujourd’hui de former des étudiants en DRI? Ne doit-on pas repenser la politique de formation des étudiants dans cette filière ?

Actuellement la réponse est claire, sans équivoque et le fait s’impose : la filière DRI, doit être suspendue pour une période bien déterminée. A défaut, il y a lieu de revoir immédiatement le contenu de la formation de façon à donner aux étudiants des outils nécessaires pour s’ouvrir au secteur privé et à l’international. Il urge que les autorités en charge du système éducatif réfléchissent sérieusement à cette question.

Une formation, plus qu’entasser des diplômes, doit permettre réellement à accomplir un homme et par là même à réussir le développement. Autrement, une banalisation de ce problème engendrerait de lourdes conséquences pour notre pays, le nombre de chômeurs va croître sans cesse et le développement sera hypothéqué. L’inadéquation entre les formations et le marché de l’emploi est une véritable bombe à retardement qu’aucune politique de développement ne devrait feindre d’ignorer.

Doris HOUEDOKOHO, Juriste & Diplomate

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