La foire aux cancres politiques
L’Afrique est le continent de toutes les richesses, le creuset de tous les espoirs, la terre de tous les contrastes… L’Afrique du nord, globalement, s’en tire plutôt bien sur le plan économique, et aussi, on vient de le voir avec le printemps arabe qui a révélé l’existence d’une classe moyenne forte et structurée, au plan humain, donc intellectuel. En Afrique australe, ça n’est pas encore la grande forme, mais l’Afrique du sud est bien la locomotive économique du continent, le Botswana connaît une croissance exceptionnelle et soutenue… Entre le Nord et le Sud, un sous-continent appauvri, un goulot de misère et de désolation. Témoin, la famine sévère qu’on connaît dans la Corne de l’Afrique et les chiffres impitoyables de la Banque Mondiale sur les IDH, en Afrique occidentale (Ghana et Nigeria mis à part) et en Afrique centrale (Guinée équatoriale et Angola exceptées). Qui dit misère épidémique dit chômage endémique.

Le Cameroun, Afrique en miniature, est l’emblème idéal-typique de la situation de détresse profonde dans laquelle se trouvent les populations. Il n’est pas un emploi qui ne suscite des milliers de candidatures, tant et si bien que l’on semble, en exagérant à peine, avoir plus de cabinets de recrutement au Cameroun que d’entreprises qui recrutent. Nul ne songe plus à vérifier que son profil rentre en adéquation avec les termes de référence de l’emploi mis en concurrence, tout le monde jette les dossiers d’emploi, comme autant de bouteilles à la mer. Les concours administratifs sont extraordinairement courus, le mérite en vient à primer dans les recrutements publics parce que tout le monde ayant « quelqu’un quelque part », tout le monde pouvant mobiliser des fonds pour acheter des places, l’on s’en remet souvent à la providence ou aux mérites les plus éclatants pour départager les candidats. Malheureusement, tout succès finit par être entaché de suspicion et le mérite reste malaisé à définir. Le Camerounais « moyen », c’est entendu, c’est un chômeur : S’il fallait encore administrer une preuve décisive de cela, il suffirait de citer le dernier poste public, mis en concurrence : président de la république. 23 candidats à la présidentielle d’octobre 2011 ! Qui plus est, dans une élection à un tour ! Sommes-nous bien sérieux ?

Toute la classe politique s’est-elle donné le mot pour faire réélire Paul Biya ? Tout porte à le croire. C’est à une véritable stratégie de l’échec que le SDF s’est lancé, qui a laissé croire jusqu’au dernier moment qu’il boycotterait l’élection, la principale conséquence en étant une atomisation de son électorat entre d’anciens cadres du parti (Bernard Muna et Kah Walla). L’ambition présidentielle, en l’espèce, c’est pis que la misère la plus noire, un aveuglement pis que la cécité, l’impuissance des opposants, c’est pis que la lèpre parce que l’on voit partout les apparences de la normalité alors que la tentation du pouvoir et les tentatives pour l’atteindre n’aboutissent qu’à des échecs. C’est vrai, il n’y a plus de nos jours de maladies honteuses, mais c’est un avilissement d’être candidat face à Paul Biya, ça n’est pas être naïf, c’est bien pis, c’est être fou, c’est accepter de participer d’une foire aux cancres, c’est en définitive ne pas se prendre au sérieux.

Le corps politique comme le corps humain cherche à perpétuer son être. L’opposition même se retrouve démunie sans Biya, en ce sens, elle participe au pouvoir qui l’a noyauté, siphonné, en instaurant dans un premier temps un système vassalique fondé sur l’octroi de fiefs, puis en réinvestissant progressivement ces mêmes fiefs. Dans le système biyacentriste, Fru Ndi, le Chef de l’opposition camerounaise, Ekindi l’admirable « Chasseur de Lion », Kah Walla, qui de toute évidence n’est qu’une étoile filante dans notre constellation politique, Adamou Ndam Njoya, l’inusable Anicet Ekanè et tutti quanti sont des planètes mortes dont les périodes de rotation dépendent de leur éloignement -en ce cas, leur poids politique supposé ou avéré- du soleil, plus ils pèsent, plus ils sont proches, mieux ils marchent au pas. Eût-il été camerounais et contemporain de ce spectacle que Kepler eût donné la formule exacte de cette dépendance. Toutes les rotations des planètes du système biyacentriste se font dans le même sens.

En conséquence, la force de gravitation affectée à chaque corps politique est entièrement positive. Son parti, le RDPC, est le seul parti véritablement national, les militants de ce parti occupent tout l’espace médiatique et physique disponible, et si l’on considère que, dans la démocratie camerounaise, on peut être élu président de la république avec 5% de suffrages exprimés, du moment que les 22 autres candidats se partagent équitablement les 95/100 de voix restantes, la suite se passe de commentaire : le président national du RDPC n’a même pas besoin de tricher pour faire 75 % ! Sa vraie opposition sera, dans ce dernier mandat, l’état d’esprit des jeunes et des humbles dont les revendications sociales profondes n’obéissent à aucun calendrier, ils peuvent de ce fait exploser à tout moment si rien n’est fait pour améliorer leur condition.

Le Cameroun n’est pas un pays gouverné, au sens d’avoir un gouvernement, il est administré à coup de décrets, ce qui permet à monsieur Biya de régner sans gouverner, privilège inédit dans un système politique qu’il a lui-même inventé ! Paul Biya, l’intermittent d’Etoudi, qui a une aptitude magnifique au repos permanent, alors qu’il va continuer de s’affaiblir physiquement, devra gérer toute la complexité d’une fin d’un règne qui aura été particulièrement long, spécial, et hanté par le tourment démocratique.

Dernier Inventaire avant Liquidation

L’on peut identifier quatre causes du désarroi général, les raisons qui font que le Cameroun soit à genoux. Focalisons un moment notre attention sur l’existence et la pertinence de ces causes, pour mieux éclairer le sens du vote, notamment lors des prochaines législatives.
 1. Le premier et le plus apparent de ces facteurs, c’est le déclin relatif et à long terme de l’économie camerounaise. Il est relatif parce que, à proprement parler, nous n’avons jamais été une économie émergente, nous n’avons jamais été une société industrielle, le Cameroun a chèrement payé son « indépendance » à l’ex-puissance coloniale, c’est un fait attesté par des réflexions plus élaborées. Or la société civile a besoin d’une classe moyenne forte, une classe moyenne qui se développe bien par l’industrialisation plutôt que l’administration publique. Nous sommes en effet dans une république de fonctionnaires, pire de fonctionnaires mal rémunérés ! Ce décalage relatif dans la croissance économique a conduit à une société dont la classe moyenne (la classe moyenne désigne ici l’ensemble du corps social qui se distingue de la technocratie et aurait pu servir de locomotive à une société civile dynamique.) a cessé de s’épanouir ainsi qu’elle l’avait fait au cours des années qui ont suivi l’indépendance. Ceux de nos compatriotes qui ont remplacé les anciens maîtres aux postes de responsabilité ont agi par mimétisme, comme s’ils étaient eux aussi de passage au Cameroun.
- 2. Le second facteur entravant est la réduction ou la désagrégation de la force du pilier le plus important de la société civile : la famille. Le Cameroun est entré dans les années Biya avec un tissu social extrêmement dense de réseaux familiaux : la famille en tant qu’institution est de nos jours extrêmement fragile. La moitié des jeunes gens ne se marient pas et la moitié de ceux qui le font élèvent des adultérins et oublient dans les « deuxièmes bureaux » les enfants qui sont les leurs. L’énorme capital social que la famille pouvait représenter a été largement dissipé par une société qui a explicitement choisi de détrôner la famille, faisant de ce qui est un projet désirable et normal – celui d’établir et de soutenir une famille – quelque chose de complètement dépassé. La priorité des priorités est une vie minimale, une existence au rabais, et le mariage n’est plus qu’une démonstration de puissance, un moment de vain prestige.
- 3. Un troisième facteur qui a contribué à l’érosion de la vitalité de la société civile c’est la confusion qui règne en l’absence d’une éthique sociale consacrée… une culture publique commune. Cette confusion paralyse les plus bienveillants de nos compatriotes qui ne savent plus comment se comporter lorsqu’ils ont à agir dans des situations publiques, avec comme conséquence qu’ils démissionnent tout simplement et ne font rien. Leur incapacité à agir ou à intervenir – ne serait-ce que pour assumer une fonction dans un groupe bénévole ou venir en aide à des compatriotes en détresse – est une terrible entrave à l’efficacité de la société civile. Par conséquent, l’insignifiante croissance économique, la dévalorisation et la fragilité de la famille en tant qu’institution et la confusion des idées sur ce que devrait être l’éthique sociale commune ont contribué à miner la vitalité de la société civile. Il existe cependant un quatrième facteur qui a directement compromis la société civile camerounaise et c’est le rôle de la technocratie de l’État.
- 4. La technocratie étatique « est constituée de tous ceux dont le revenu est attribuable à la population et prélevé en fonction d’un mandat ou un privilège conféré par l’État. » (Weber) La politisation d’une grande partie de l’administration camerounaise a conduit à une augmentation incroyable de cette catégorie de personnes. Elle comprend tous les travailleurs des secteurs public et parapublic et tous ceux qui se trouvent dans les secteurs politisés comme les multinationales, les marchés publics, les finances, les médias, etc.

Au-delà de cette technocratie prégnante, nous avons des députés mal élus, au reste l’exigence morale pour l’accès aux mandats électifs n’a jamais été forte. Seule prévaut la logique inexorable d’une poignée d’affairistes qui a envahi le « palais de verres » de Ngoa-Ekellé au point qu’elle a fini par rationaliser ses intérêts matériels comme étant ceux de la société elle-même. Un exemple frappant de cette rationalisation : le sort qui a été réservé à la demande très largement répandue d’une application des termes constitutionnels sur la déclaration des biens. Le Cameroun profond en perçoit la nécessité, fût-elle purement légaliste, cependant que le gouvernement et le parlement l’ignorent, de sorte que cette exigence, on ne peut plus démocratique et populaire, est devenue un point de détail… dans l’intérêt bien compris de nos plouto-gérontocrates ! La vérité toute crue c’est que la technocratie, comme n’importe quel corps, est en dernière analyse disposée à sacrifier les intérêts de la société à ses intérêts corporatistes. Dans ce contexte, la capacité d’analyse des politiques tend à se réduire à un constat d’échec, à la stigmatisation d’un homme qui, non sans raison, fait l’objet de tous les opprobres. Les programmes politiques de certains candidats à la présidentielle tiennent en dix pages de vœux non chiffrés et appuyés sur aucune statistique ou chronogramme : soit nos politiques ont vraiment le sentiment de s’adresser à des demeurés, soit ils sont dépourvus de hauteur, de noblesse, d’originalité et de vision. D’où il résulte qu’il est très aisé de comprendre pourquoi monsieur Biya l’emportera avec une confortable majorité. Ce qui n’est pas un prétexte pour ne rien faire, mais une raison de faire autrement.

Après la présidentielle, les législatives

Au lieu donc de tout attendre du pouvoir central et des stratégies top-down, il faudrait se convertir à la construction par le bas (bottom-up) d’une alternative ; il faut une nouvelle ingénierie démocratique, où la société civile, la société de tous, la société des hommes et des femmes au travail, ne laisserait plus à la classe politique le privilège de la conquête du pouvoir. La question qui se pose est celle de la méthode. Ce doit être un leitmotiv : pas de stratégie, pas d’action.

Par ailleurs, Il nous faut, pour comprendre ce qui nous arrive, habiter les contradictions, les responsables que nous pointons du doigt sont parfois des victimes qu’il faut plaindre. L’on a assisté à trois jours de la présidentielle à l’exclusion d’une éminente représentante de la société civile d’ELECAM, pour faute lourde (conflits d’intérêts et parjure). C’est que le corps social est gangrené jusqu’à la moelle des os ! De même vivons-nous en ce moment plusieurs paradoxes, celui du peuple qui, quand il agit d’une seule voix, comme cela a été le cas en Égypte et en Tunisie peut renverser le tyran le plus dionysiaque ; et celui de ce même peuple dont le pouvoir s’arrête net à l’ébranlement d’un régime… Le pouvoir politique est soumis aux lois du marché et aux intérêts les plus divers, la loi d’airain de l’oligarchie reprendra bientôt ses droits. En Égypte, l’armée continue de gouverner à coups de décrets ; idem en Tunisie. En Cote d’Ivoire, nous sommes curieux de voir à quoi vont aboutir l’aberration de l’institution d’une Commission Dialogue et Réconciliation et l’habilitation de la CPI, deux instances qui par définition ne peuvent pas travailler parallèlement, sans se parasiter réciproquement, au point d’entacher l’efficience de l’une et de l’autre. Ils sont bien avancés nos amis révolutionnaires, passée la satisfaction illusoire d’avoir fait tomber un baobab, comblée la soif de sang des foules, que leur restera-t-il ? Une économie affectée, des stigmates d’une lutte à mort et une impossible réconciliation : – 5% de croissance en Cote d’Ivoire ! Une Libye stigmatisée pour de longues années encore, une Libye pillée, éventrée, divisée, abusée par les capitaines d’industrie, et exploitée par les nations « pétrolivores », assoiffées d’or noir !

Que chacun à part soi étudie l’état de la question présidentielle au Cameroun (analyse des faits et des possibles)… Après un demi-siècle au pouvoir, les Français (Paul Biya a été recommandé par Louis-Paul Aujoulat à Ahidjo, illustre franc-maçon préféré lui-même à A.-M. Mbida par l’ex-puissance coloniale) vont-ils accepter de voir une opposition américaine (la base arrière de l’opposition la plus virulente au Cameroun est aujourd’hui Washington) s’instaurer ? Plutôt que d’encourager une opposition « de façade », ceux qui en ont les moyens intellectuels doivent investir le futur parlement, en lieux et places des « feymen » en quête d’immunités et autres illettrés avides de reconnaissance qui squattent actuellement l’auguste chambre : les plus méritants doivent être élus, car c’est par le biais du parlement que le peuple exerce sa souveraineté. Un bon parlement, cela reste, en l’état actuel de nos mœurs politiques, l’institution la plus à même de transformer notre société, de la tirer vers le haut… De la base au sommet (bottom-up), nous sommes les artisans du Cameroun nouveau et nous n’avons pas besoin d’attendre d’être Président de la République pour cela. La présidence de la république est une cage de Faraday où le successeur de Biya, avec toute la bonne volonté du monde, pourrait fort bien s’enfermer. On ne succède pas à 29 ans de pouvoir sans partage en cinq ans de tout ce qu’ils ont bien voulu nous promettre. Il faudra bien de drames, bien de sacrifices, après Biya, pour remettre le Cameroun à neuf. Aucun des 22 opposants à cette élection n’a montré la grandeur et la profondeur qui feraient croire qu’ils en aient conscience.

Faites pleuvoir des sceptres et des couronnes à Etoudi

Au lieu que les activistes de la CAMDIAC envoient aux opposants camerounais de l’argent pour des manifestations subversives -de l’argent d’ailleurs que nos vaillants opposants en février dernier auraient détourné : tout opposants qu’ils soient, ils n’en sont pas moins camerounais-… Au lieu donc que Mila Assouté, après avoir vainement tenté, pour accéder au pouvoir, de créer une contrefaçon du RDPC (le RDMC) dont il avait été député, plagie pour ainsi dire le CNT en en créant une réplique improbable au Cameroun, une solution est là, à portée de main. Il suffirait d’un claquement de doigts, autrement dit de le vouloir. C’est tout. Mais c’est cela qui est difficile. Messieurs de la diaspora, voulez-vous vraiment faire progresser la cause nationale ? Envoyez-nous, chers amis, des containers de sceptres et de couronnes que l’on irait déverser à Etoudi ou à la Cour suprême le jour de l’investiture : même si Paul Biya devenait roi, ce ne serait pas la chose la pire qui pût arriver au peuple camerounais !

Ce qui sidère en fin de compte, c’est de voir combien les opposants buttent sur ce problème imaginaire (Biya). La vraie révolution est celle qui instaurerait un vrai parlement, avec des députés qui aient des coudées franches et ne soient plus aux ordres, des parlementaires qui réfléchissent et produisent des lois, avec un tel parlement, même un dictateur de la trempe de Franco ne nous ferait pas peur. Vivement 2012 ! Car pour 2011, alea jacta est, le sort en jeté, nous voilà partis pour une « séparante » (dernière bière avant de prendre la route) avec monsieur Biya, qui ne laisse toujours rien filtrer de ce qu’il envisage pour sa succession : Antoine Ntsimi, le président de la CEMAC, ancien ministre des finances, ancien vice-président de l’Assemblée Nationale, parfaitement bilingue et très respecté de monsieur Biya, apparaît au-dessus du lot ! Franck Biya a une présence discrète mais non moins effective au sommet de l’Etat, il a tout à fait les moyens, au vu de la configuration de notre cartographie politique d’être l’homo novus que les Camerounais appellent de leurs vœux. Mais plutôt que de nous lancer dans des conjectures, attendons de voir…

Popaul n’est pas homme à s’enivrer au troisième verre sans même savoir ce qu’il a bu, il reste lucide. Au-delà des mots de son discours et de l’image que veulent renvoyer ses communicants, il faut sonder la vérité de son être, de son parcours, de ses actes, pour se faire une idée à peu près juste de ce qu’il a préparé pour après lui. Il ne va pas battre le tambour pour nous dire le fin mot de sa succession, cela trancherait d’avec son style. Le grand art de sa politique est de dissimuler ses marches, c’est un joueur d’échecs dans l’âme, qui se hâte lentement et n’abandonnera la partie qu’au moment et de la manière qu’il saura le plus surprenant. A moins d’être lui-même surpris par les lois immuables de la biologie ou de la physique : tout ce qui naît est appelé à mourir, tout ce qui monte est appelé à descendre : sacré Biya ! Mais au fait, son cran devant la vie ne cache-t-il pas une panique à l’idée de la mort ?

Par Eric Essono Tsimi, pour l’Autre Afrique

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