Routes et frontières ouest-africaines : des millions de fCFA rackettés aux voyageurs

Un récent séjour dans la région ouest-africaine, d’Abidjan à Cotonou, en passant bien entendu par Lomé et Accra, a montré la persistance des rackets aux frontières, de l’intimidation, du harcèlement et des supplices que font vivre les agents d’immigration, la police, la douane et autres agents d’Etats réels ou fictifs, aux usagers de la route. Au grand dam des dispositions des traités de la CEDEAO relatifs à la « libre circulation des personnes et des biens ». Carnet de… route ! (Volet 1)

Lundi, par un de ces beaux matins d’octobre. Au bord de la lagune Ebrié. Mon avion en provenance d’un pays d’Afrique Centrale s’était posé quelques jours plus tôt dans la capitale ivoirienne, pour deux semaines de répit, de relaxe et de vacances, en dehors de ce chaudron du aux crises armées. A vrai dire, la sous-région ouest africaine me manquait, de l’attiéké abidjanais à l’akassa de Cotonou en passant par le dôkounou d’Accra. Je me proposais ainsi de faire le tour de l’Afrique ouest-africaine, de goûter au plaisir de la liberté de circuler sur des dizaines de Kilomètres, sans la peur de voir surgir des rebelles ou des hommes armés en plein milieu de la route.

Bonjour… montrer vos pièces

Bien que j’ai pu vivre et ressentir les délices de pays en paix durant ces jours de congés, je n’ai pas manqué d’être désillusionné par des pratiques rétrogrades sur les routes ouest-africaines, dignes de l’époque où le slogan de « l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation » battait son plein.
La première grande désillusion, je l’ai goutée dans la capitale abidjanaise. J’en ai eu pour mon attiéké. Jamais, je n’ai expérimenté, dans un pays, un tel contrôle d’identité. Est-ce l’approche des élections, la peur ou le dégout des « étrangers » au pays d’Houphouët Boigny? Je savais la Côte d’Ivoire plus que méfiante et dédaigneuse à la limite des « étrangers », depuis le début de l’épisode Alassane Ouattara. Toujours est-il que d’Abidjan à Noé, la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana, distant d’environ 180 Kms, pas moins de cinq barrages policiers et gendarmes confondus. A chacun de ces barrages, il était exigé les « pièces » des passagers.
Une chose me frappa : mon passeport béninois fit l’objet, à chaque contrôle, d’un feuilletage particulier. Pourtant j’étais en règle. Quelques jours plus tôt, un gendarme avait confisqué la carte consulaire d’un ami et frère. Sous prétexte que ce dernier, pourtant en règle, « devait lui demander pardon », avant qu’il ne remette son document. Refusant alors de céder à ce chantage inexplicable, le frère en question et moi avec lui, nous avons demandé à ce gendarme de garder cette pièce. Le « pardon », il ne l’aura pas venant de quelqu’un qui avait commis « le tort » d’avoir ces papiers en règle. En réalité, la régularité de ces documents de voyage ne permettait pas au gendarme de lui extorquer plus facilement 500 ou 1000 FCFA. Extorquer systématiquement 500 ou 1000 FCFA aux usagers de la route, c’est la pratique de l’autre côté de la ligne de front, chez les Forces Nouvelles de Guillaume Soro, que tes « pièces » soient en règle ou pas, que tu les aies ou pas…

Noé… ou la première demande de blé

Passons les misères des routes ivoiriennes avec ses contrôles de pièces d’identité à l’emporte-pièce. Me voilà, par ce matin de lundi d’octobre, à Noé, la frontière entre la Côte d’Ivoire et le Ghana. Devant moi un béninois, passeport en main. Il le présente au policier en faction. Ce dernier le retourne dans tous les sens. La sanction tombe : 3000 FCFA. « Chef, je suis un pasteur, je vais au pays, je n’ai pas d’argent ». Le policier garde le passeport du pasteur en main et ne l’écoute plus. L’homme de dieu engage la discussion et la négociation du passage de l’autre côté de la frontière, côté ghanéen. Visiblement, cette discussion s’annonce longue. C’est alors que je m’avance et je présente mon passeport. Un autre passeport béninois évidemment. Le policier sent la bonne affaire. Un deuxième béninois à plumer… Mon passeport fait l’objet d’un début de tripotage. C’est alors que fait tomber sur sa table le couperet. Un document d’une organisation internationale, forme de laisser passer. Le ton monte alors chez le policier. « Tu vas où ?». « Cotonou », je lui réponds simplement.
C’est un policier nerveux qui assemble mes deux documents et me fait signe de partir. Je devenais visiblement un passager gênant. Je ne sais pas ce qu’il est advenu du pasteur. Il a forcément payé de l’argent. Un argent qui est parti sans doute directement dans la poche de l’agent, car il n’y avait ni facture, ni un reçu quelconque…

You have to pay five cedi…

Afin de se rendre de l’autre côté de la frontière, au Ghana, il faut traverser une sorte de no man’s land où fourmillent des taximen, des voyous qui n’ont pas leur place là et autres commissionnaires de tous bords. 500 ou 1000 FCFA la course, tout dépend de la discussion avec le chauffeur de taxi. Visiblement, le business marche bien, les voyageurs, des commerçants pour la plupart du temps, ont des bagages énormes.
J’arrive en terre de l’Osagyefo Kwamé Nkruma. Les hommes et femmes arborant des tenues vertes ne trompent pas : il s’agit des agents de l’immigration ghanéenne. Changement de pays, changement de langue et de monnaie… Vive l’intégration ouest-africaine. Un coup d’œil rapide sur mon passeport (en règle) et, implacablement l’agent d’immigration laisse tomber son verdict : five cedis. « Why do I have to pay ? », je demande, écœuré, avec mon anglais à l’accent françophone. Pour couper court à toute discussion je brandis aussi mon laisser passer… L’agent le regarde et constate qu’il n’a pas intérêt à me retenir davantage. Il me fait remplir des documents très rapidement. Les autres voyageurs n’ont pas ce quitus facile. En partant prendre un véhicule pour traverser le Ghana de part d’autre pour me rendre au Togo, j’entends derrière moi les discussions chaudes entre les agents d’immigration ghanéens avec les autres voyageurs. Un racket systématique, planifié, méthodique…
La même scène se reproduit de l’autre côté de la frontière entre le Ghana et le Togo. Là, cette fois-ci, je suis avec mon petit frère qui étudie à Accra, et que j’ai récupéré entre temps, à la faveur d’un stop, la nuit, à Accra. Deux passeports béninois, une fois de plus, qui se présentent devant l’agent d’immigration ghanéen. Deux traitements différents. L’un peut passer, notamment moi, l’autre doit payer. Entre temps, la longueur du voyage et l’épuisement ont raison de ma pugnacité. Les 1000 FCFA de mon petit frère tombe dans l’escarcelle de l’agent d’immigration ghanéen. Pour éviter les longues discussions à n’en pas finir, les blocages inutiles. J’ai préféré ne pas trop en redire. « Que faire seul devant un tel fléau encré dans les mœurs des agents aux frontières ? », me suis-je poser comme question.
En traversant Lomé pour rejoindre le Bénin, je sens comme un vent exceptionnel me traverser. Celui de la liberté et de la paix retrouvées. De la tracasserie en moins.
Cependant, les forces de l’ordre béninois ne sont pas exemptes de tracasseries. Surtout lorsque l’usager manque de documents de voyages en règle. J’ai entendu dans le bus une commerçante dire des choses pas très catholiques à l’encontre des agents de police du Bénin. Les sommes perçues rentrent dans quelle catégorie de taxes ? Pourquoi aucun reçu n’est délivré ? Où passe tout cet argent perçu aux voyageurs? Les questions s’entrechoquent dans mon esprit. C’est un flou total. Pauvres voyageurs africains et d’Afrique.

Par Adam Obatoki, Ph.D

(Adam Obatoki est Co-fondateur de ebeninois.com. Il a entrepris ce voyage avec un statut diplomatique. Le Volet N°2 de ce carnet de voyage, suivra incessamment.)

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