Les élections iraniennes se jouent entre conservateurs

Les législatives du 2 mars opposent  le clan du président Ahmadinejad à celui du guide suprême, l’ayatollah Khamenei.
Les Iraniens se rendent aujourd’hui pour la première fois aux urnes depuis la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, en juin 2009. Mais, depuis que l’espoir d’un changement s’est brisé contre le mur de la répression, la mosaïque politique a bien changé et l’enthousiasme n’est plus au rendez-vous. En tout, plus de 3400 candidats sont en lice pour ce scrutin législatif. Aucun d’entre eux, cependant, ne se revendique du clan réformiste. Après l’euphorie générée par la «vague verte», née de la course à la présidentielle, il y a trois ans, il n’a jamais été aussi affaibli.

Assignés à résidence dans un lieu tenu secret, ses deux principaux leaders, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi, ont été réduits au silence. Les membres de leurs familles, y compris leurs filles, sont régulièrement inquiétés. Les universités, foyers bouillonnants d’une jeunesse assoiffée de démocratie, sont, elles, sous haute surveillance.

Quant aux «cerveaux» du mouvement réformateur, parmi lesquels figurent de nombreux intellectuels, avocats, journalistes et professeurs d’université, ils se terrent chez eux, après avoir subi les pires humiliations: emprisonnement, libération conditionnée au versement de cautions exorbitantes, interdiction d’exercer leur activité pendant plusieurs années.

Les sites de l’opposition appellent à boycotter le scrutin

Restait, à ce jour, le refuge d’Internet, véritable tribune de la contestation, où la dissidence ose s’attaquer aux fondements mêmes de la République islamique, née de la révolution de 1979. Mais, à l’approche des élections, l’étau s’est resserré sur les cyberdissidents. Plusieurs blogueurs, accusés de mettre en péril la sécurité de l’État, ont échoué derrière les barreaux. Les sites de l’opposition, qui appellent ouvertement à boycotter le scrutin, sont systématiquement filtrés. Parfois, pendant plusieurs jours d’affilée, les messageries telles que Yahoo! ou Google sont inaccessibles.

Reste le clan conservateur. On savait ses membres unis dans leur détermination à écraser le mouvement vert. La bataille électorale de ce jour n’en est pourtant pas moins monochrome. Elle oppose deux factions rivales qui n’ont cessé de se déchirer le pouvoir depuis la réélection d’Ahmadinejad: celle du guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, et celle du turbulent président, son ex-protégé, accusé de vouloir dépasser les prérogatives qui sont les siennes.

Ces dernières années, ses tentatives de renvoyer d’importants ministres, pour les remplacer par des membres de son entourage, et sa tendance à contourner le Parlement ont vivement déplu. De même que sa gestion hasardeuse de l’économie du pays et ses prises de position relatives à certaines questions théocratiques. Autant d’initiatives qui font craindre au haut clergé chiite traditionnel une mise en péril de l’autorité suprême de Khamenei.

Un test pour le président

Si le gouvernement d’Ahmadinejad a fait savoir qu’il ne soutiendrait aucun groupe particulier pendant les législa tives, ses partisans ont formé une coalition baptisée «Paidari» («Front de la résistance»). En face d’eux, plusieurs groupes influents font aujourd’hui bloc pour priver les hommes du président de victoire aux législatives: les puissants gardiens de la révolution, d’influents membres du clergé, de riches «bazaris» (commerçants) et divers dirigeants politiques ultraconservateurs.

En fait, ces élections législatives constituent un «test» pour le président, dont le second – et dernier – mandat expire d’ici un an. Une victoire de son clan pourrait raviver ses espoirs de se trouver un allié pour lui succéder à la prochaine élection présidentielle, et de prolonger son influence politique. En cas d’échec, il se trouverait, au contraire, largement fragilisé et vulnérable.

Pour relativiser les querelles internes, à un moment où l’Iran fait l’objet d’une pression internationale accrue, le guide suprême a appelé à «une participation massive» des électeurs. Fidèle à l’éternelle théorie du complot, son discours de vendredi dernier s’en est ouvertement pris aux médias. «Des centaines, des milliers et même des millions de médias, en comptant ceux existant sur Internet, ont cherché à décourager le peuple. Ils ont dit que la population ne participerait pas aux élections, qu’elle les boycotterait, ou que les élections seraient truquées, et cela dans le but de dissuader la population de se rendre aux urnes», a-t-il déclaré. Mais, signe d’une fragilité du système, à l’heure où les sanctions économiques contre le programme nucléaire iranien se font particulièrement ressentir, Ali Khamenei a néanmoins reconnu que ces élections sont «plus sensibles» que les précédentes.

Delphine Minoui (Le Figaro)

Cette entrée a été publiée dans Actualités, International, Politique, avec comme mot(s)-clef(s) . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir