Russie: les opposants oscillent entre révolte et résignation

Écartelée entre colère et résignation, une foule compacte s’est massée au pied de la statue de Pouchkine sous la surveillance d’un impressionnant dispositif policier. Selon les estimations, il a là entre 14.000 et 40.000 Moscovites venus chercher des raisons d’espérer encore malgré le coup de massue électoral que vient de leur asséner Vladimir Poutine. Au pied de la tribune, les drapeaux des communistes, des ultranationalistes et du parti libéral Iabloko flottent côte à côte. Sur scène, les représentants des principales formations d’opposition s’emploient tant bien que mal à ranimer une contestation qui souffre à l’évidence d’une solide gueule de bois.

«Je suis triste», confesse d’emblée Nadjejda, élégante trentenaire employée par une compagnie d’assurance. «Le problème n’est pas tant la victoire de Poutine que l’état général de ce pays. Des tas de gens ont voté pour lui juste parce que le gouvernement a augmenté les salaires de plusieurs catégories de fonctionnaires à la veille de l’élection. Dans ce climat de corruption générale, il faut se résigner à ce que le mouvement de contestation s’essouffle peu à peu…»

Quelques pas plus loin, Anton confesse aussi son découragement. Sans emploi, le jeune homme s’attendait certes à ce que le scrutin soit entaché de fraudes. Mais après le vent de protestation qui a soufflé suite aux législatives du 4 décembre, il espérait au moins que le pouvoir s’y prendrait «avec discrétion». «Aujourd’hui, je suis vraiment pessimiste, explique-t-il. Bien sûr, s’il y a de nouvelles manifestations, j’y participerai. Mais quand je vois l’impudence avec laquelle Poutine a triché malgré la présence d’observateurs dans la plupart des bureaux de vote, je me dis qu’il sera vraiment difficile de le faire reculer.»

19 heures. Tandis qu’un hélicoptère survole la place Pouchkinskaïa, une clameur accueille les premiers mots de Grigory Iavlinski. Le chef de Iabloko, écarté de la course à la présidentielle par la commission électorale, exhorte la foule à rester mobilisée. «Nous devons nous organiser politiquement. À force de travail, nous allons contraindre le régime à organiser de nouvelles élections et nous les gagnerons.»

Massé sur un terre-plein, un groupe de nervis manifestement dépêchés par le pouvoir entreprend de huer l’orateur mais, pris sous un déluge de boules de neige, il doit vite rebrousser chemin. La foule, qui soudain s’éveille, clame «La Russie sans Poutine», «Poutine, voleur» ou encore: «Russia, da! Poutine, Niet!» Au-dessus des têtes, une pancarte nargue, allusion à l’œil humide du premier ministre dimanche soir, lors de sa brève apparition sur la place du Manège: «Poutine, Moscou ne croit pas à tes larmes».

Limonov interpellé

Costume de velours beige et petites lunettes, le diplômé de mathématiques Iouri Bolotov n’a pas perdu tout espoir. «Je suis venu ce matin de Saint-Pétersbourg pour prendre part à cette manifestation car je suis convaincu que c’est à Moscou qu’on peut peser sur la situation. Pour l’heure, on ne sait pas trop ce qu’il faut faire mais on va trouver une voie. » Sur le podium, le leader du Front de gauche Sergueï Oudaltsov propose d’accentuer la pression en occupant la place Pouchkinskaïa. « A titre personnel, je ne partirai pas d’ici avant que Poutine ne parte », promet-il à son auditoire sceptique.

Au lendemain du vote, l’opposition assommée hésite clairement sur la marche à suivre pour faire reculer Vladimir Poutine. En fin de semaine dernière, le blogueur Alexeï Navalny a distribué des tentes aux militants qui souhaiteraient participer à l’établissement d’un campement sur le modèle du mouvement «Occupy Wall Street». D’autres, tel le leader du mouvement non autorisé Parnas, Boris Nemtsov, suggéraient hier de former un cordon de manifestants autour du Kremlin. D’autres encore proposaient d’organiser de nouvelles manifestations pacifiques, dont la prochaine devrait se tenir samedi 10 mars.

En attendant, le pouvoir a démontré lundi soir qu’il n’entend pas fléchir face au mouvement de contestation. Peu avant 22 heures, les Omon (CRS russes) ont entrepris de nettoyer la place Pouchkine des quelques milliers de manifestants qui y demeuraient massés. Selon le quotidien Vedomosti, Alexeï Navalny et Ilia Yachine, responsable du mouvement Solidarnost, ont été interpellés. Peu auparavant, le leader du parti national-bolchévique Edouard Limonov et une centaine de ses militants avaient été arrêtés alors qu’ils tentaient de manifester devant le siège de la commission électorale. Cependant, plusieurs milliers de supporteurs de Vladimir Poutine manifestaient paisiblement à proximité du Kremlin.

Cyrille Louis (Le Figaro)

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