(Port-au-Prince) Le président haïtien Michel Martelly, qui a fait carrière dans la chanson, est comme un musicien seul sur scène depuis la démission du premier ministre Gary Conille, il y a 10 jours. Depuis, la situation en Haïti s’envenime et la reconstruction risque d’en faire les frais.

«On ne veut pas de moto!», scandaient la semaine dernière des milliers de partisans de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide dans les rues de la capitale haïtienne. Leur cible: Michel Martelly.

Le chanteur devenu président ne doit pas donner des motos en cadeau à ses électeurs comme il l’a fait il y a quelques semaines, ont décrié ses opposants. Cette tactique populiste n’est pourtant pas étrangère à celles d’Aristide, qui n’hésitait pas à distribuer du riz – notamment – à ses partisans lorsqu’il était au pouvoir.

Les manifestants ont souligné ce jour-là le huitième anniversaire du départ forcé de l’ex-président. Un anniversaire qui survient au moment où certains proches de son parti semblent vouloir se poser comme des chefs de file de l’opposition à Martelly, qui a pris de la vigueur depuis le départ du premier ministre Gary Conille.

On assiste aussi à une recrudescence de crimes violents depuis quelques semaines, comme c’est souvent le cas lorsqu’il y a des tensions politiques dans ce pays.

«De nombreux changements d’alliances bouleversent le paysage politique depuis plusieurs mois déjà», affirme le sénateur de la région des Nippes, Jean-William Jeanty, pour expliquer la crise actuelle. «Je ne sais pas à quel point Aristide est impliqué, mais je constate à tout le moins une remobilisation de certains parlementaires liés à son parti», dit-il, questionné sur la manifestation de la semaine dernière.

Paralysie politique

La grande controverse récente entourant la véritable nationalité du président Martelly – mise en doute de nouveau par plusieurs politiciens – semble être une tactique de déstabilisation supplémentaire.

Résultat de la crise: bloqué depuis 10 jours, le gouvernement haïtien ne gère plus que les affaires courantes jusqu’à l’arrivée du prochain premier ministre. Cela risque de retarder certains programmes liés à la relance du pays, surtout ceux qui ne sont pas encore approuvés par Port-au-Prince.

«Je suis un peu découragée, raconte une coopérante d’un projet de l’Agence canadienne de développement international (ACDI) qui désire garder l’anonymat. Nous étions sur le point de signer avec le gouvernement haïtien et tout est arrêté maintenant.»

Joint par La Presse à Ottawa, un représentant de la ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, a toutefois affirmé qu’aucun programme de l’ACDI ne sera touché par la crise politique actuelle.

Cela dit, un pays sans gouvernement ne sert pas la relance du pays, conviennent tous les observateurs.

Et l’affaire ne se réglera pas de sitôt. Le président haïtien a désigné jeudi dernier un nouveau premier ministre, l’actuel ministre des Affaires étrangères, Laurent Lamothe. Or, avant d’entrer en fonction, ce proche du président doit recueillir un vote majoritaire des sénateurs et des députés. Ce processus peut durer plusieurs semaines et d’autres candidats peuvent être proposés par le président si ce dernier est rejeté.

À l’arrivée au pouvoir de Martelly l’an dernier, l’ancien gouvernement avait géré les affaires courantes pendant six mois en attendant un nouveau premier ministre et son équipe.

Enquête sur des contrats

Alors qu’on savait son départ imminent, le premier ministre démissionnaire Garry Conille a lancé à la mi-février une enquête indépendante sur l’attribution sans appel d’offres de certains contrats, signés par son prédécesseur en vertu d’une loi d’urgence après le séisme.

Ils sont évalués à plusieurs dizaines de millions de dollars. Plusieurs «ont été soumis à l’appréciation de l’équipe de Martelly», a affirmé l’ancien premier ministre Jean-Max Bellerive, selon le journal haïtien Le Nouvelliste. Une bombe à retardement pour le nouveau président?

Étienne Côté-Paluck, collaboration spéciale
La Presse Canadienne

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