Turquie: Recep Erdogan affaibli par la rumeur

L’incertitude sur l’état de santé du premier ministre turc, beaucoup moins présent sur la scène intérieure et internationale, réveille les ambitions et fait craindre une implosion de l’AKP

Le premier ministre turc s’en est remis à l’autorité divine, évitant de répondre à la question qui taraude la Turquie depuis qu’il a subi une opération de l’intestin fin novembre. «Seul Dieu et uniquement Dieu sait combien de temps il reste à vivre à chacun de nous, a proclamé Recep Tayyip Erdogan. Ceux qui propagent des rumeurs (…) sont des impudents.» Ses considérations sur le destin font suite à une correspondance de Stratfor, agence américaine de renseignements, dévoilée par WikiLeaks et publiée dans le quotidien Taraf,la semaine dernière. L’auteur du mail rapporte que 20 centimètres de côlon auraient été retirés à M. Erdogan, âgé de 58 ans, au cours d’une première intervention: «Le pronostic n’est cependant pas bon» et n’excéderait pas «deux ans», selon une estimation attribuée à un des chirurgiens. Les services du premier ministre ont beau assurer qu’il jouit «d’une très bonne santé» et ne souffre pas d’un cancer, sa longue éclipse de la scène politique fait ressortir les problèmes issus de son exercice autoritaire du pouvoir et a déclenché des luttes intestines au sein de l’AKP pour sa succession.

Après une deuxième opération le 10 février, celui qui dirige la Turquie d’une main d’airain depuis 2003 a repris du service la semaine dernière. Plusieurs voyages à l’étranger sont programmés ce mois-ci. Devant les caméras, il est aussi apparu facétieux, buvant un thé chez ses voisins et répondant au téléphone de son hôtesse. Cet exercice de proximité, dans lequel il excelle, ne suffit pas à faire oublier sa mise en retrait de la vie publique. Alors qu’il monopolisait l’espace médiatique, Recep Tayyip Erdogan s’exprime désormais avec parcimonie, limite ses déplacements à Ankara. Il se murmure que sa villa à Istanbul a été transformée en hôpital. Plusieurs conseils des ministres ont été annulés. Et en décembre, le vice-président américain Joe Biden avait dû se rendre à son chevet à son domicile. Une photo avec son invité le montrait fatigué, les traits émaciés. Mais seuls de rares journalistes osaient briser la loi du silence, dénonçant «un syndrome Brejnev», en référence à la maladie cachée du dirigeant soviétique.

«L’incertitude sur son état a modifié l’atmosphère, décrypte un diplomate européen. Après une troisième victoire d’affilée aux législatives (en 2011, NDLR), tout le monde croyait être entré dans une période de “poutinisation” du pouvoir. Désormais, même ceux qui voyaient en lui un dictateur en devenir disent: “pourvu qu’il ne parte pas trop vite”.» Le vide politique fait peur. L’AKP est une coalition composée de nationalistes, d’islamistes et de libéraux. Tenu par Erdogan, cet attelage apporte une stabilité à la Turquie qui a tant souffert par le passé de coalitions stériles. L’AKP évitera-t-il l’implosion sans l’autorité de son chef? En tout cas, depuis trois mois, la discorde règne au sein du gouvernement et de l’État.

Concurrence et haine

«Erdogan est toujours le patron, assure Mehmet Altan, intellectuel libéral qui a ses entrées dans les hautes sphères. Mais il y a un chaos, des conseillers veulent diriger, des rivalités éclatent.» Le président du groupe AKP à l’Assemblée nationale a, par exemple, concocté une réforme de l’éducation, jugée catastrophique pour les filles, sans consulter le premier ministre et en passant par-dessus la tête du ministre de l’Éducation. Dans le premier cercle, «la concurrence est incroyable, explique un fin connaisseur de l’AKP. Même Ahmet Davutoglu (ministre des Affaires étrangères) convoite la place d’Erdogan et a perdu sa confiance. Dans le parti, il se dit qu’il cherche à se placer auprès des Américains.»

La compétition la plus sérieuse est celle qui l’oppose à Abdullah Gül, président de la République. Les deux hommes, fondateurs du parti, ont longtemps fonctionné en tandem. «On ne parle même plus de concurrence entre eux mais de haine», précise Mehmet Altan. La prochaine élection présidentielle est programmée en 2014. Gül ne veut pas céder son fauteuil à Erdogan. Il serait tenté de créer son propre parti avec des députés frondeurs. Pendant la convalescence du premier ministre, il a fait savoir qu’il ne souffrait d’aucune maladie, bulletin de santé à l’appui. Surtout, il a mis son veto à une loi qui abaissait les peines de prison encourues par des dirigeants de clubs de football corrompus. De son lit, Recep Tayyip Erdogan a ordonné aux députés de revoter le texte. Ils se sont exécutés.

L’étendue réelle du pouvoir d’un acteur de l’ombre complique encore le décryptage de cette guerre larvée. La confrérie religieuse de Fethullah Gülen, imam exilé aux États-Unis, est suspectée d’avoir noyauté la police et la justice. Le mois dernier, un procureur a voulu convoquer des agents du MIT, les services secrets turcs, dont Hakan Fidan, son actuel directeur et protégé d’Erdogan, à cause de contacts noués avec la rébellion kurde du PKK. De nombreux analystes y ont vu une tentative de déstabilisation du premier ministre orchestrée par la puissante communauté. S’agit-il d’une théorie du complot dont les Turcs sont friands? «Cette affaire montre en tout cas que le gouvernement a des ennemis à l’intérieur et ne contrôle pas entièrement les institutions», juge le diplomate. Il est notoire que la confrérie n’apprécie guère Recep Tayyip Erdogan, jugé trop rigoriste, et lui préfère Abdullah Gül. «Il est encore trop tôt pour dire qui nous soutiendrons», se contente de lâcher un güleniste influent.

Laure Marchand (Le Figaro)

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