Un général pakistanais sur les traces de Ben Laden

Officier à la retraite, Shaukat Qadir a joué de ses relations dans l’armée pour comprendre le rôle des services secrets pakistanais.

«Quand je suis rentré dans la chambre de Ben Laden, j’ai vu une flaque de sang séchée sur le sol. C’est là qu’il s’est écroulé quand il a été abattu. D’autres traces maculaient le plafond. Il avait pris une balle dans la tête et le sang avait giclé.» Assis dans sa maison de Rawalpindi, près d’Islamabad, Shaukat Qadir sirote une tasse de thé. Fort de sa proximité avec le chef de l’armée, le général Kayani, il a décroché deux autorisations pour visiter la propriété du leader d’al-Qaida à Abbottabad. Analyste, ancien officier d’infanterie, il s’est lancé avec ardeur sur les traces de Ben Laden et a interviewé des officiers amis et des chefs de tribus dans le nord du Pakistan, des talibans…

«Quand j’ai appris que Ben Laden avait été tué par un commando américain, j’étais sous le choc, comme tout le monde ici. On se demande tous comment nos services secrets ont pu passer à côté de l’homme le plus recherché de la planète», explique Shaukat Qadir. Les autorités ont mis en place une commission pour faire la lumière sur cette affaire. Elle devait rendre son rapport en décembre. Elle ne l’a toujours pas fait. Les Pakistanais doutent qu’elle révèle quoi que ce soit. «Personne ici ne croit à la version officielle selon laquelle les services ignoraient la présence de Ben Laden. J’ai mené cette enquête pour comprendre ce qui s’est passé.» Ses recherches perturbent l’ISI, l’agence de renseignement militaire soupçonnée d’avoir protégé Ben Laden. «Ils auraient préféré que je ne fasse rien parce qu’ils veulent faire oublier cette affaire. Mais j’ai beaucoup d’amis dans l’armée qui m’ont discrètement aidé.»

Shaukat Qadir a pu lire les interrogatoires des femmes de Ben Laden. Il a interviewé des hauts gradés de l’ISI. Mais impossible de rencontrer les proches de Ben Laden. Après sa visite dans la villa, l’ISI confisque son appareil photo. «Ils ne m’ont laissé que dix photos sur la centaine que j’avais prises.» Shaukat Qadir n’est pas le premier dont l’enquête a été entravée. Des journalistes ont été tabassés ou mis en prison pour être allés à Abbottabad.

Un chef sénile

Après huit mois de recherche en Afghanistan et au Pakistan, Shaukat Qadir rédige 66 pages que Le Figaro s’est procurées. On découvre comment, en 2001, Ben Laden se faufile dans les Zones tribales avec l’aide des talibans pakistanais. Vers 2002-2003, il commence à être considéré comme sénile. Les chefs d’al-Qaida décident de le mettre à la retraite, pas de l’exclure. Son aura reste utile pour convaincre les donateurs de financer l’organisation.

Arshad Khan, un Pakistanais, s’installe avec lui dans une résidence à Abbottabad, une ville garnison où personne ne pense le chercher. La maison a été bâtie en 2004. Ben Laden y emménage en 2005. Le permis de construire, déposé avec un pot-de-vin, passe inaperçu. Fin 2007, Arshad Khan confie à ses voisins qu’il a fait fortune dans l’échange de devises à Peshawar. Informés, des agents de l’ISI vérifient et ne découvrent aucun Arshad Khan, échangeur de monnaie à Peshawar, qui possède une villa à Abbottabad. Une enquête est ouverte. Autre fait nouveau, Shaukat Qadir apprend qu’en juillet 2010, des agents rédigent un mémo pour demander une surveillance satellite de la résidence à la CIA. «La requête est passé au haut commandement… qui ne l’a pas transmise!», s’étonne-t-il. Le haut commandement en nie l’existence aujourd’hui. Quelqu’un de haut placé a-t-il protégé Ben Laden?

Shaukat Qadir développe une autre thèse: lassé par la sénilité d’Oussama, al-Qaida aurait laissé fuir des informations à l’ISI sur la cache, par l’intermédiaire des talibans pakistanais. L’ISI aurait transmis à la CIA. Khairia, une Saoudienne mariée à Oussama dans les années 1980, aurait pris part au complot car elle était jalouse d’Amal, la cinquième épouse. Shaukat Qadir reconnaît manquer de preuves. Il a envoyé son rapport à Alain Chouet, un ancien de la DGSE. «Son papier est très complet et bien documenté», juge l’ancien agent.

Des zones d’ombre demeurent. Amal, la cinquième épouse, a révélé que Ben Laden s’est fait opérer du rein en 2002. Où et avec l’aide de qui? Shamrez, un habitant d’Abbottabad qui travaillait dans la propriété et que Qadir a rencontré, soutient qu’à l’été 2010, Ben Laden a reçu des visiteurs arrivés à bord d’une Toyota Corolla. Une première. Ces visiteurs restent quelques semaines. «Quand j’ai sollicité l’ISI, ils ont piqué une colère, se souvient le général. Ils ne voulaient pas que je découvre cette information.» Shaukat Qadir conclut son enquête sur une note frustrante: «Peut-être connaîtrons-nous la vérité dans soixante-dix ans lorsque des documents confidentiels seront déclassifiés par les Américains. Ou avant, si des officiers pakistanais acceptent de parler une fois en retraite.»

Emmanuel Derville (Le Figaro)

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