Syrie: les doutes d’un officier alaouite

Les récentes victoires du régime ne masquent pas la réalité: la révolte des opposants à el-Assad ne s’arrête pas.

«Militairement, nous sommes en train de gagner la bataille, mais politiquement, c’est l’impasse.» Haut responsable d’un service de renseignements, Ali – un pseudonyme – n’a pas caché son inquiétude lors de sa dernière conversation téléphonique sur Skype, il y a quelques jours, avec un de ses cousins exilé en Europe. Âgé d’une cinquantaine d’années, Ali est membre de la minorité alaouite- celle qui défend le régime des el-Assad en réprimant férocement ses opposants. Comme lui, dans plusieurs villes de Syrie, des dizaines de milliers de partisans du président lui ont manifesté jeudi leur soutien, un an après le début de la révolte. Ils ont le sentiment que la révolution s’essouffle. Mais pour combien de temps? «Baba Amr à Homs n’est pas la Syrie», a insisté Ali auprès de son cousin, la semaine dernière. «Il y a six mois, poursuit ce dernier, Ali me disait: “ne t’en fais pas, c’est une question de deux ou trois mois. On va arriver à mâter la rébellion.” Maintenant, il ne fixe plus d’échéancier, et il me dit même que l’issue de la crise est ouverte.» L’officier alaouite se rend compte que son pays est condamné à des mois, voire des années encore d’instabilité, même si el-Assad survit politiquement. «C’est pour cela que les Russes doivent absolument convaincre les monarchies du Golfe de ne plus envisager de négociations sur l’avenir de la Syrie sans Bachar el-Assad», insiste Ali, dont le moral a évolué en dents de scie tout au long de cette année de violences.

Un souci: les déserteurs

Ce fut d’abord le flottement, à l’image du sommet du pouvoir. «Le premier mois, en avril 2011, confirme un homme d’affaires franco-libanais ayant ses entrées à Damas, Bachar ne savait pas quels outils utiliser pour venir à bout de ses opposants.» Une fois le choix du «tout répressif» adopté par le Comité militaire restreint qui gère le pays, l’appareil sécuritaire a su à quoi s’en tenir. «Mais nous avons eu très peur du ramadan en août, confesse Ali. Nous redoutions des rassemblements monstres sur la place des Omeyyades à Damas. On avait la hantise d’un scénario à l’égyptienne.» Finalement, rien de tel ne se produisit. «Nous avons connu un certain répit après», reconnaît Ali, qui en profita pour «reprendre des forces» à Damas, avant d’être envoyé de nouveau à Homs à l’automne. Rapidement, Ali dresse à son cousin un constat glaçant de la situation: «Les opposants par groupes de trois ou quatre sont très mobiles. Ils disparaissent d’un quartier pour refaire surface ailleurs. Il y a au moins 4000 hommes en armes. Je ne vois pas d’autre solution que de faire des centaines et des centaines de morts, si on veut reprendre le dessus. Les alaouites de Homs réclament une intervention musclée. Mais Bachar ne veut pas d’un nouvel Hama, c’est une ligne rouge pour les Russes», affirmait alors Ali.

Une fois encore, après Homs, le répit pour le régime risque de n’être que de courte durée. «On doit rapidement soumettre Idlib, sinon la contagion révolutionnaire va s’amplifier à Alep, où de récents incidents dans la banlieue et à l’université sont inquiétants», prévient Ali. Dans l’immédiat, l’officier alaouite a un autre souci: la cohésion de l’armée. «Ali a très peur des déserteurs, raconte son cousin. Il me dit qu’il y en a de plus en plus. Et c’est surtout l’armée de l’air qui l’inquiète, car il y a de nombreux officiers sunnites», qui pourraient renverser le régime, une tradition dans l’histoire de la Syrie.

Certes, les divisions de l’opposition en exil, ajoutées aux leçons de démocratie administrées par ses parrains saoudien et qatarien, font sourire Ali. Vendredi, alors que des dizaines de milliers de Syriens manifestaient pour réclamer une «intervention militaire arabe», pour la première fois, Alain Juppé a appelé l’opposition à cesser de «se déchirer». «OK, après Homs, nous allons réussir à étouffer Idlib, poursuit l’officier alaouite. OK, Hama est une ville plutôt calme, mais dans les villages alentours, il y a toujours des caches d’armes. Je ne crois pas que Bachar va pouvoir en finir avec la rue. C’est trop dur. Il y a eu trop de sang», lâche le haut gradé, qui réclame «une solution politique» avec bien sûr el-Assad, son rempart. Mais ni l’opposition, ni les pays occidentaux ne sont prêts à lui donner une chance de s’en sortir. Et un coup d’État par un général alaouite? «Quand je vois sur al-Jazeera les images des soldats alaouites que les sunnites capturent en promettant de les égorger, ça ne donne envie à personne de risquer sa peau pour être liquidé demain par nos opposants islamistes», jure ce fidèle du régime. Bref, Ali espère que la famille el-Assad tiendra jusqu’à sa retraite. Après avoir envisagé de s’abriter dans la montagne, fief historique des alaouites, sa famille est finalement restée à Damas.

Georges Malbrunot (Le Figaro)

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