Mohamed Merah, la dérive obscure d’un petit voyou

Le passé, c’est tout ce qu’il reste aujourd’hui pour reconstituer l’escalade vers la folie meurtrière de Mohamed Merah, abattu jeudi d’une balle dans la tête, capable de filmer ses exécutions comme ses acrobaties au volant.

Abasourdis d’avoir côtoyé l’adolescent devenu le «tueur au scooter», nombre d’habitants du quartier des Izards ont encore du mal à reconstituer le puzzle. Certains n’en démordent pas, le petit délinquant, «beau gosse» au sourire bravache et à l’allure gracile, fêtard à ses heures, plus sombre à d’autres, n’a pas le profil d’un «fou d’Allah». «Je n’y crois pas. On buvait des bières, on fumait des bedos (des joints, NDLR), on tenait les murs de la cité ensemble», se tourmente une connaissance. Mercredi, un ami évoquait de récentes soirées en boîte de nuit. Après une enfance dans les quartiers de Bellefontaine puis des Pradettes, à Toulouse, Mohamed Merah est suivi par au moins trois travailleurs sociaux aux Izards. Avec un père absent et une mère dépassée, coincé entre quatre frères et sœurs, le jeune garçon semble en quête d’une figure tutélaire. Un éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse, un autre d’une association de quartier ainsi qu’un animateur veillent sur lui. Son ancien animateur de prévention jeunesse l’a accompagné jusqu’à sa majorité au sein du service éducation de la mairie de Toulouse à sa demande. «Quand j’ai connu Mohamed, il avait un cœur. J’ai du mal à accepter qu’il ait pu faire ça!» s’émeut ce dernier, incrédule. Certes, Mohamed faisait «des bêtises, reconnaît ce proche. Il était en perte de repères, mais il venait presque tous les jours.» La personnalité contrastée de son protégé, il la résume ainsi: «Entre 15 et 17 ans, quand sa colère se déclarait, ses limites étaient difficiles à contenir. Mais ce garçon, je vous l’assure, au quotidien, il… tenait la porte aux vieilles dames!»

Tentative de suicide

Quand, à 16 ans, il quitte l’école, Mohamed Merah pousse la première fois la porte du cabinet de Marie-Christine et Christian Etelin, pour une affaire de jets de pierre dans la vitre d’un bus. D’autres dérapages ont suivi. Le couple d’avocats a accompagné pendant sept ans la trajectoire du jeune homme. En 2006, c’est une bagarre dans un autocar, lors d’une sortie encadrée par des éducateurs. Un peu plus tard, c’est un vol de sac à main. Une agression qui lui fait connaître la prison pour la première fois. Puis, il est condamné pour avoir provoqué un accident avec une voiture volée conduite sans permis et pour avoir tenté d’échapper aux forces de l’ordre. Toutes ces années, c’est son absence d’encadrement qui frappe Me Etelin. «Dès 16 ans, il s’est toujours rendu seul aux convocations», ajoute l’avocate, qui n’a jamais été heurtée par la personnalité de Mohamed Merah. «Il était poli, affable et, comme les jeunes de son âge, il sortait en boîte de nuit et aimait le football. Son frère présentait une autre personnalité. Il porte la barbe, la tunique, et son épouse est voilée», explique-t-elle. Est-ce Abdelkader, cet aîné actuellement en garde à vue, qui a entraîné vers un islam plus radical un frère passionné de jeu vidéo de guerre et d’armes? L’animateur semble souscrire à cette thèse. Au point de se demander si le jeune garçon, avec qui il avait établi une relation de confiance, ne «couvrait» pas son frère. «Il était à l’époque la référence de Mohamed et incarnait pour lui une forme d’autorité paternelle.»

Le passage de Mohamed Merah au centre pénitentiaire de Seysses, de décembre 2007 à septembre 2009, est marqué par des faits de violence avec ses codétenus et une tentative de suicide. Selon le procureur de Paris, François Molins, c’est là qu’il s’est radicalisé et qu’«il s’est adonné à une lecture plus assidue du Coran».

«Il avait mûri»

Aux Izards, des habitants relatent un autre épisode troublant: la séquestration d’un adolescent pour lui montrer des vidéos sanglantes d’Afghanistan. Le garçon s’est échappé, mais sa mère a porté plainte en juin 2010. L’affaire a été classée sans suite, selon Me Etelin. Mohamed Merah s’est vengé en surgissant dans leur quartier un sabre à la main en criant «Allah Akbar», rapportent plusieurs médias.

La même année, le jeune homme s’est présenté au point d’information de la Légion étrangère de Toulouse. Après une nuit sur place, il décide de passer son chemin. Ses séjours au Pakistan et en Afghanistan en 2010 et 2011 restent aujourd’hui encore mystérieux.

Il y a un mois, Christian Etelin a voulu aborder le sujet de manière détachée, mais n’a reçu qu’un sourire pour toute réponse.

Sa dernière rencontre avec son client remonte à un mois environ, pour une conduite sans permis. Une de plus pour ce passionné de mécanique, carrossier de formation, qui n’avait jamais eu le permis. «Ce jour-là, à l’audience, il avait l’air un peu moins petit garçon, il avait mûri, raconte Me Etelin. On pensait qu’il allait vite retrouver un travail en rapport avec sa formation de carrossier dans un garage.» Quinze jours plus tard, Mohamed Merah entamait son terrible parcours de tueur.

Agnès Leclair (Le Figaro)

Cette entrée a été publiée dans Actualités, International, Société, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir