Au Mexique, Benoît XVI se pose en rassembleur

José de Jésus, 8 ans, se souviendra à vie de ce jour où son père, Gilberto Sanchez, un solide Mexicain dont la détermination abattrait des montagnes, décida d’aller voir le Pape. Aucun laissez-passer pour les barrages de sécurité, soixante-dix kilomètres à franchir, dont plusieurs routes interdites, aucune assurance de pouvoir approcher. Ils sont partis, de bon matin, main dans la main avec sa maman, Abigail, et le petit frère, Kevin Eduardo, campé sur les bras du père. Ils sont arrivés, on ne sait comment, samedi soir, sur l’étroite place baroque de la ville de Guanajuato, transpirants, exténués mais rayonnants de la joie des victorieux. Les énormes cloches de la splendide église annonçaient, assourdissantes, la lente montée de la papamobile dans les ruelles du centre historique. Le pari était gagné!

Peu d’accent politique

José de Jésus confiait son attente, comme d’un seul trait sorti de son cœur d’enfant: «Recibir la bendicion!», «recevoir la bénédiction». Son père, très fier, ajoutait: «La visite du Pape va nous aider à mettre fin aux violences. Elle pourra aussi convaincre les catholiques de rester fidèles. Il y en a de plus en plus qui décident de partir dans des sectes.» De fait, au pied de cette ville et à moins d’un kilomètre de l’immense parc où le Pape a célébré la grande messe du dimanche, l’imposant dôme d’un édifice religieux, hésitant entre le style d’une mosquée ou celui d’un temple bouddhique, annonce en grosses lettres: «Nous ne sommes pas catholiques. Nous sommes le temple de la Lumière du monde.»

Dans ce contexte mexicain troublé, tant sur le plan social que religieux – c’est le deuxième pays le plus catholique du monde après le Brésil -, BénoîtXVI a choisi la voie de la persuasion. «Les stratégies humaines ne suffiront pas pour nous sauver», a-t-il prévenu dans son homélie. Appelant à un «choix inconditionnel pour le Christ», le Pape a donc enjoint les Mexicains à «avoir recours au seul qui peut donner la vie en plénitude» et qui pourra «changer de l’intérieur, au fond du cœur, une situation insupportable, obscure et sans avenir». Il leur a conseillé de ne rien attendre des «applaudissements de la foule qui rend gloire aux grands de ce monde», car le Christ «n’est pas un héros prodigieux d’une légende». Un programme tout tracé donc: «On doit dépasser la fatigue de la foi et récupérer la joie d’être chrétiens.»

Peu d’accent politique au total, sinon au cours de la prière de l’Angélus, après la messe, où fut invoquée la sainte patronne du Mexique, Notre-Dame de Guadalupe, sise à Mexico. Benoît XVI, qui jusqu’à hier matin a fait preuve d’une belle résistance physique, n’a d’ailleurs pas pu s’y rendre en raison de l’altitude trop élevée pour sa fragilité cardiaque – il aura 85 ans dans trois semaines: «En ces moments où tant de familles se trouvent divisées ou forcées à émigrer, où d’autres, innombrables, souffrent à cause de la pauvreté, de la corruption, de la violence domestique, du narcotrafic, de la crise des valeurs ou de la criminalité, recourons à Marie (…) pour dépasser ainsi tout mal et instaurer une société plus juste et solidaire» et pour éviter «la vengeance inutile» et «déraciner la haine qui divise». Allusion directe à la guerre oubliée et sans merci menée actuellement entre les bandes rivales qui vivent de la drogue. Et par le gouvernement mexicain contre ces mafias. Avec l’effrayant bilan de 50.000 morts ces cinq dernières années.

Être avec les pauvres

Dans l’après-midi, le Pape devait confirmer cette attitude de conversion profonde devant les évêques de toute l’Amérique latine. «Le mal n’a pas le dernier mot de l’histoire», devait-il lancer à des pasteurs «qui sèment l’Évangile dans les épines, certaines en forme de persécution, d’autres de marginalisation ou de mépris» et qui doivent rester «unis dans les souffrances comme dans la consolation». Et, surtout, sans «se laisser effrayer par les contrariétés». Benoît XVI devait également exiger des évêques «de ne rien faire passer avant le Seigneur», de faire usage «de la réprobation paternelle pour des attitudes incorrectes» de prêtres, d’«éviter les divisions stériles, les critiques et les méfiances nocives» notamment vis-à-vis des laïques. Engageant, enfin, l’Église catholique à être avec les pauvres, «du côté de ceux qui sont marginalisés par la force, le pouvoir ou une richesse qui ignore ceux qui manquent de presque de tout». Il devait conclure par ce slogan: «Être homme, c’est être frère et gardien du prochain.» Sans avoir entendu ce discours, José de Jésus – aux anges après la bendicion reçue du Pape – veillait déjà, protecteur, du haut de ses 8 ans, sur son petit frère.

Connaissait-il la vie scandaleuse du père Maciel?

Les éditions en langue espagnole Grijalbo (Randhom House et Mondadori) ont profité de la visite de Benoît XVI au Mexique pour lancer samedi un livre accablant – La Volonté de ne pas savoir. Il affirme, sur la base de documents internes irréfutables du Vatican, que le futur pape, alors cardinal Ratzinger, «connaissait tout» de la vie scandaleuse (il se droguait, avait plusieurs femmes et des enfants et pratiquait la pédophilie) du père Maciel, mexicain et fondateur des Légionnaires du Christ. Même si Jean-Paul II a, pour sa part, été mis hors de cause (mais ‘affaire a failli lui coûter la béatification), il ne fait aucun doute que ce religieux, dont la congrégation était florissante, a bénéficié de hautes protections au Vatican. L’une des premières grandes décisions de Benoît XVI, en 2005, fut pourtant de mettre à pied le père Maciel et de lui retirer la prêtrise.

Jean-Marie Guénois

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