Comment Sarkozy et Hollande ont préparé le débat

Le favori de la présidentielle et le président-candidat débattront ce mercredi soir. Pour ce face-à-face, les deux hommes se sont soigneusement préparés.

À quoi penseront-ils, dans leur loge du studio 107, à la Plaine-Saint-Denis, quelques minutes avant d’entrer sur scène pour le face-à-face décisif? Quelles images, quels souvenirs, effleureront leur esprit? Penseront-ils à la première fois qu’ils se sont croisés sur les bancs de l’Assemblée en 1988, date à laquelle ils ont été élus députés pour la première fois, à 35 ans? Ils en ont 57, aujourd’hui. À leur complicité affichée sur une photo de Paris Match, en 2005, en pleine campagne pour le référendum pour la Constitution européenne, alors qu’ils faisaient tous deux campagne pour le «oui»? À leurs premiers débats télévisés, dont l’un fut particulièrement vif? C’était le 30 mai 1999, sur TF1. Le débat s’échauffe entre les deux têtes de liste aux européennes. Sarkozy finit par pouffer: «C’est toujours pareil avec vous! Il est gentil au début puis après ça tourne mal…» Hollande répond du tac au tac: «Vous, gentil, vous ne l’êtes ni au début, ni à la fin…»

À quoi penseront-ils avant de s’asseoir l’un en face de l’autre, sous le regard des journalistes David Pujadas et Laurence Ferrari? À chaque fois que le candidat socialiste a évoqué le débat, pendant la campagne, il s’est montré amusé, jamais inquiet. Encore moins quand le président sortant lui promettait de «l’atomiser». «Il me fait penser à ces boxeurs qui, avant la pesée, insultent et crachent sur leur adversaire et qui, une fois sur le ring, finissent par se prendre une volée», plaisantait-il en mars. Le candidat socialiste n’avait alors pas encore visionné le DVD contenant l’ensemble des débats présidentiels, préparé par son équipe de campagne. «Enfin quand même, je les connais!», assurait-il. Surtout celui de 2007 entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. «Sarkozy savait qu’il avait gagné, c’était à Ségolène de prendre tous les risques. Elle ne s’en était plutôt pas mal sortie d’ailleurs», notait encore Hollande. Cette fois, c’est lui qui est en position de favori, avec des sondages le créditant de 53% des voix. «On n’aborde pas le débat dans les mêmes conditions si l’écart est large», confiait vendredi le candidat PS. Il n’a pas besoin de rechercher l’affrontement.

De son côté, Nicolas Sarkozy attendait ces deux heures de confrontation avec impatience, après avoir vainement tenté d’imposer trois débats. Le président-candidat reste convaincu qu’il est le meilleur, que François Hollande n’est pas à la hauteur. «Je vais l’exploser», répète-t-il à ses proches. Il juge qu’Hollande est prisonnier d’un «logiciel idéologique daté». Écartelé entre l’extrême gauche, les Verts et le centre, le candidat PS ne peut pas porter de ligne cohérente, estime Sarkozy. Dans ses meetings, le président pointe les sujets sur lesquels Hollande serait apparu hésitant, voire changeant, pendant cette campagne: quotient familial, nucléaire, réforme des retraites… Sur tous ces points, Sarkozy veut le faire «sortir du bois». Hollande, de son côté, veut cibler le bilan du président et ses «zigzags» de fin de campagne entre la droite et la droite extrême.

Climatisations individuelles

Le débat devrait être regardé par 20 millions de téléspectateurs. Pour le porte-parole du candidat PS, Bernard Cazeneuve, il s’agit d’«un moment important mais ce n’est pas le plus important, même si Sarkozy veut en faire l’événement de la campagne». Chez Sarkozy, on veut croire que le débat fera bouger les lignes, à quatre jours du scrutin. «Dans une campagne, tout compte, note Franck Louvrier, le conseiller en communication. Surtout quand deux candidats tiennent dans un mouchoir de poche, avec 500.000 voix d’écart au soir du premier tour. Or, plusieurs millions de personnes regarderont le débat…» Au PS, ce scénario ne convainc pas: «Un débat n’a jamais fait bouger les lignes.»

Le face-à-face a été réglé dans le moindre détail. Même la température du plateau a été négociée: chaque candidat aura sa climatisation individuelle. En 2007, Ségolène Royal avait souhaité élever le thermostat, pensant sans doute déstabiliser Nicolas Sarkozy, sensible à la chaleur.

À quoi penseront-ils tandis que les maquilleuses feront les dernières retouches? Sarkozy se dira-t-il, l’espace d’un instant, qu’il a peut-être sous-estimé Hollande? Jamais le président n’avait imaginé qu’il se retrouverait face à l’ancien premier secrétaire du PS le 6 mai. Il s’était d’abord préparé à affronter le directeur du FMI, Dominique Strauss-kahn. Puis l’été dernier, il était persuadé qu’il aurait Martine Aubry face à lui. «C’est elle qui a le parti, la légitimité, c’est elle que les socialistes choisiront», répétait-il alors. Mais c’est Hollande qui a été désigné. Sarkozy ne l’avait pas vu venir. «Hollande, c’est le type qui a vu de la lumière et à qui on a dit: entrez!, explique un conseiller du président. Il s’était investi dans la primaire pour revenir sur la scène politique, pas pour gagner. Après la chute de DSK, tout a changé. Mais comment Nicolas Sarkozy aurait-il pu le considérer avant cela? Lui a été plusieurs fois ministre, il a eu une traversée du désert, il a été élu président de la République… Hollande, qu’a-t-il fait?» L’ami du président, Brice Hortefeux, confirme: «Au cours de sa vie publique, Sarkozy a souvent évoqué Fabius, Jospin… Il lui arrivait de citer Lang mais rarement Hollande. Il ne lui apparaissait pas au premier plan.»

Au PS non plus, personne ne croyait aux chances du député de Corrèze. Sauf lui-même. À ses proches, il parlait peu de son ambition. Il a évoqué la présidentielle avec Valérie Trierweiler, à la rentrée 2009. «Il s’est posé la question à voix haute: “Qu’est-ce que tu en penses?”, a raconté sa compagne lundi soir. Ce jour-là, je lui ai dit: “Il n’y a qu’une question à poser: si tu penses que tu es le meilleur, tu y vas, si tu penses qu’il y a quelqu’un de meilleur, tu n’y vas pas.” Et il a répondu: “Je suis le meilleur”.» Meilleur que DSK, pensait-il aussi. Personne n’en saura jamais rien, mais Hollande assure qu’il aurait gagné contre le patron du FMI à la primaire.

«Un bon joueur d’échecs»

Les deux hommes débattront mercredi soir pendant deux heures. Hollande, qui a gagné le tirage au sort, sera le premier à parler. Sarkozy conclura. Dans l’équipe du président-candidat, on a pointé les forces et les faiblesses de l’adversaire. «Hollande est le parfait produit d’un appareil politique, note un conseiller. On sent qu’il a débattu des heures à monter des motions, à manipuler des phrases… C’est son truc.» Les proches du président redoutent le côté «élastique», «anguille» du candidat PS qui donne peu de prises. «Hollande, on ne sait pas qui c’est, note un conseiller. C’est un artefact. Il joue un rôle. Dans sa gestuelle, son phrasé, tout a été appris. On ne sait pas si c’est le fantôme de Mitterrand, Thierry Le Luron, un autre encore…» Les conseillers du président ont toutefois cru déceler une gêne chez le socialiste sur le plateau de France 2, la semaine dernière, quand David Pujadas lui a demandé s’il y avait trop d’immigrés en France. «Il est devenu tout rouge, il a balbutié… Là, on s’est dit: “Tiens, il est déstabilisable”», raconte un conseiller. «La force de Hollande, c’est la pirouette cacahuète, ajoute Hortefeux. Mais ça peut devenir sa faiblesse.»

Froidement, Hollande observe son adversaire depuis longtemps. «Il le prend comme un bon joueur d’échecs, quelqu’un de redoutable», confie un proche du candidat PS. Hollande n’a pas d’affect. En privé, il parle peu de Sarkozy. Dans la droite ligne de sa stratégie initiale, il répète qu’il souhaite «un débat digne». «Mais il doute que Sarkozy le veuille», commente, un peu perfide, un proche du candidat. «Il faut être responsable. L’un des deux sera le prochain président de la République», prévient le directeur de la communication Manuel Valls.

Chacun s’est préparé à l’exercice, à sa manière. Sarkozy n’a pris aucun engagement ce mercredi, pour se concentrer sur le débat. Il restera chez lui, dans le XVIe arrondissement. Ni coach, ni sparing partner. «La préparation a été permanente, note Franck Louvrier. Tu ne demandes pas à un sportif concourant aux JO de se préparer la veille!» Hortefeux renchérit: «Il n’a pas besoin de coach, il est fort de ses propositions, sûr de sa précision. Il n’a pas besoin de bachoter, il a déjà l’agrégation…»

Gagner le match des commentaires

De son côté, Hollande a demandé à ce que son agenda soit allégé ces derniers jours. Signe qu’il n’est sans doute pas aussi tranquille qu’on veut bien le dire au PS. «Ce n’était plus la peine de multiplier les actes de campagne», explique un proche. Samedi après-midi, il s’est enfermé en comité restreint à son QG de campagne. À ses côtés: Manuel Valls, Pierre Moscovici et, surtout, Ségolène Royal. Avec l’ancienne candidate, ils ont analysé le débat de 2007. La présidente de Poitou-Charentes a recommandé à son ex-compagnon d’éviter «de se laisser entraîner par Nicolas Sarkozy là où il veut aller». C’est une règle que Hollande connaît: ne pas laisser l’adversaire choisir son terrain. Ségolène Royal l’a aussi mis en garde sur le débat de l’après-débat: tenir le face-à-face ne suffit pas, il faut aussi remporter le match des commentaires, le lendemain. En 2007, elle est persuadée d’avoir perdu sur ce terrain d’influence. L’idée s’était installée que Sarkozy avait été meilleur… Laurent Fabius est lui aussi venu prodiguer ses conseils. L’ancien premier ministre a débattu en mars avec le président-candidat. Il a notamment retenu cette façon «désarmante» qu’a Sarkozy d’interpeller son adversaire, en le questionnant.

Hollande a demandé à une petite équipe de préparer des argumentaires, autour de Guillaume Bachelay, le sniper, Aquilino Morelle, la plume, et Constance Rivière, la cheville ouvrière intellectuelle. Mais aucun training n’a été organisé. Personne n’a joué le rôle de Sarkozy face à lui. «La question a été évoquée», reconnaît un membre du comité stratégique. Mais Hollande n’est pas fan de ce genre d’exercice. «Il préfère échanger des arguments avec les uns et les autres pour tester ses idées», explique Olivier Faure, l’un de ses plus proches conseillers. Le candidat et son équipe se sont peu replongés dans les débats antérieurs. «C’est difficile d’en tirer des leçons, pense Manuel Valls. De toute façon, on connaît Nicolas Sarkozy… On n’a pas arrêté de le voir pendant cinq ans. Il est président sortant, cela le place dans une autre logique.» En 2007, Hollande avait regardé le face-à-face Sarkozy-Royal au siège du PS. Un de ses amis raconte: «Il pouvait faire les réponses de Sarkozy avant qu’il ne les prononce.» Il se projetait déjà dans ce duel.

lefigaro.fr

Cette entrée a été publiée dans A-La-Une, Actualités, International, Photos, Politique, avec comme mot(s)-clef(s) , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir