Égypte : le duel Chafiq-Morsi s’annonce très serré

L’ex-premier ministre et le Frère musulman se disputent les faveurs des révolutionnaires égyptiens.

On ne saurait imaginer opposition plus tranchée. Sauf coup de théâtre, le deuxième tour de la présidentielle égyptienne opposera bien le candidat des Frères musulmans, Mohammed Morsi, à l’ex-général Ahmed Chafiq, issu de l’ancien régime et partisan du «retour à l’ordre». Dès ce week-end, les deux adversaires ont dévoilé leur stratégie en vue d’un duel qui s’annonce très serré. Pour l’emporter, chacun devra en effet convaincre un maximum de ceux qui, la semaine dernière, ont accordé leurs suffrages aux candidats se réclamant de la révolution, l’islamiste «libéral» Abdel Moneim Aboul Foutouh et le «nassérien» Hamdine Sabahi.

Vendredi soir, les Frères musulmans ont dégainé les premiers en présentant Mohammed Morsi comme l’authentique protecteur de la révolution, «seul à même d’empêcher le retour au pouvoir de l’ancien régime».«La scène politique offre maintenant une alternative claire entre deux chemins, assure Ahmed Deif, porte-parole de la confrérie: les Égyptiens vont devoir choisir entre la révolution ou le régime Moubarak». À l’entendre, l’ex-général serait soutenu par les cadres de l’ex-Parti national démocratique du président déchu. Et, face au spectre de la «réaction», les islamistes entendent mobiliser un front anti-Chafiq intégrant les candidats défaits au premier tour. «Notre main est tendue à tous ceux qui veulent participer à la renaissance de l’Égypte», a précisé Essam el-Arian, vice-président du parti Justice et Liberté.

Pour Mohammed Morsi, l’équation n’est cependant pas si simple qu’il y paraît. Les Frères musulmans, qui n’oublient jamais de rappeler qu’ils ont payé cher leur longue et courageuse opposition au régime de Hosni Moubarak, ont en effet perdu beaucoup de leur popularité au cours des derniers mois. Les révolutionnaires laïcs, qui ont dénoncé leur implication tardive dans les manifestations de janvier 2011 contre le régime, leur reprochent aujourd’hui «une volonté de concentrer tous les pouvoirs». Ces dernières semaines, la confrérie a notamment beaucoup irrité par son insistance à contrôler le comité chargé de rédiger la Constitution. D’où la relative tiédeur avec laquelle a été accueillie, ce week-end, son offre de rassemblement.

Trouble-fête

Flairant sans doute la possibilité d’enfoncer un coin entre son adversaire et les activistes de la place Tahrir, Ahmed Chafiq s’est adressé samedi à ces «jeunes Égyptiens» qui le honnissent. «Je comprends vos doutes et vos attentes», a-t-il lancé depuis le jardin ensoleillé d’une villa cairote. Dans une allusion transparente à la percée électorale des Frères musulmans, il a ajouté: «Je sais que votre révolution a été volée et, si je suis élu, je m’engage à la récupérer pour vous la rendre.» Posant en candidat de la réconciliation, Ahmed Chafiq a aussi rappelé son engagement à restaurer la «sécurité» dans un pays éprouvé par quinze mois d’instabilité, avant de lancer: «Je ne veux pas restaurer l’ancien régime. Le passé est le passé et il ne reviendra jamais. L’Égypte a changé.»

Au clivage entre révolutionnaires et partisans de l’ancien régime, que veulent imposer les Frères musulmans, Ahmed Chafiq semble ainsi vouloir substituer un face-à-face entre défenseurs d’un état civil et tenants de l’islam politique. «Chacun doit être conscient que les islamistes représentent aujourd’hui une menace pour l’Égypte, insiste l’intellectuel Aly el-Samman, ancien conseiller d’Anouar el-Sadate et partisan d’Ahmed Chafiq. Humainement parlant, il est difficile de reprocher à des gens qui ont passé trente ans en prison de vouloir se venger, mais il faut regarder la vérité en face: les Frères musulmans sont aujourd’hui grisés par l’orgueil et la volonté de dominer.»

Outre l’électorat copte, qui a massivement voté pour lui la semaine dernière, Ahmed Chafiq espère rallier les électeurs de l’ex-secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, ainsi qu’une partie de ceux qui ont voté pour Hamdine Sabahi. Le candidat «nassérien», qui se présente comme le principal porte-parole de la jeunesse révolutionnaire, a créé la surprise en obtenant 21 % des voix au premier tour. Samedi soir, cependant, il a montré sa détermination à jouer les trouble-fête en annonçant son intention d’engager un recours contre le score d’Ahmed Chafiq.

Cyrille Louis (Le Figaro)

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