Démocratie au Bénin: Où en sommes-nous et où allons-nous ?

Les peurs qui inhibent les uns et tétanisent les autres ne doivent pas nous fragiliser au point de tuer en nous nos raisons d’agir et de vivre. Est-il nécessaire d’appartenir à un clan dans notre pays le Bénin pour sentir ou ne pas sentir le malaise qui s’installe ? J’ai dit malaise alors qu’il s’agit d’un mal-être profond. L’avenir d’un pays ne se construit que par un ensemencement constant où la place du respect des principes et de la vérité n’est pas mineure.
Je me suis imposé de continuer à me former par  l’émission dominicale de RFI intitulée « Idée ». Il s’agit d’un « magazine qui donne la parole à ceux qui pensent le monde ». C’est dire qu’il y a des lieux où le monde se pense. Si cela est vrai, l’Afrique doit se penser et surtout doit être pensée et bien pensée par les Africains pour ne pas subir la pensée des autres et les événements d’un monde qui change vite. Je voudrais être plus précis. Le Bénin, pour sortir des incertitudes d’une logique qui le fait tourner en rond et d’un cheminement chaotique, doit être résolument pensé. Car la réflexion permet de comprendre, d’analyser, d’expliquer pour énoncer des projets ou dénoncer ce qui ne convient pas.
Beaucoup de ceux qui prenaient le changement pour un concept magique en minimisant la nature des hommes et qui refusaient le moindre débat ou la moindre critique, se surprennent à découvrir les choses autrement. Mieux vaut tard que jamais. Si donc la vérité des choses commence à se faire jour, et que le désenchantement s’installe, que faire pour ne pas sacrifier notre avenir commun ?

1. Sortir d’une logique partisane et parfois insensée

Le problème de la LEPI (Liste Electorale Permanente Informatisée) tout comme celui de la CENA (Commission Electorale Nationale Autonome) n’est pas, avant tout, une question de constitutionnalisation mais une question de la transparence de leur confession et de l’honnêteté de ceux qui les gèrent. Il s’agit de les arracher  aux jeux malsains des acteurs politiques qui se préoccupent peu de leur vraie finalité. En effet, dans la LEPI, c’est qualificatif « permanent » qui importe. Il n’est donc pas  bon de céder à un jeu politique de falsification démographique pour le fabriquer en en faisant une donnée conjoncturelle.

La méfiance qui a poussé l’opposition à empêcher les gens de s’y inscrire sur la LEPI en 2010 était-elle raisonnablement dissipée quand la même opposition, plus tard, invitait fébrilement, sans explication, à aller s’inscrire massivement sur la même liste ? Ceux qui tenaient à faire les élections avec une LEPI tronquée savent pourquoi il est aujourd’hui difficile de la corriger. Il faut être plus préoccupé du service qu’une institution rend à la nation et de sa survie à travers le temps que des intérêts immédiats d’un parti ou d’un individu. Il faut alors cesser de tenir notre pays où son peuple en otage.
Par ailleurs, nul n’ignore que c’est la composition des membres de la CENA et la nomination de son responsable qui font problème. Elle a été créée pour assurer la transparence des élections en étant forte de son autonomie ; d’où l’importance de la voyelle A du sigle CENA. Or, si le mal lié à la supervision des élections par le ministère de l’intérieure ou de l’administration territoriale qu’on a voulu éviter en créant la CENA, se retrouve au niveau de celle-ci, sa constitutionnalisation ne résoudra rien du tout, le ver étant dans le fruit.
Le vrai problème qui se pose dans les deux cas, c’est-à-dire à propos de la LEPI et de la CENA, est un problème de moral et de sens patriotique. Si on n’en tient pas compte, on gaspillera de l’argent pour une institution qui ne mérite aucun respect puisqu’il restera le lieu de tous les trafics au profit des partis et aux dépens des intérêts permanents du peuple. C’est parce que les pays de vieille démocratie libérale ont surmonté ces contradictions qu’au soir d’une élection, on peut avoir les résultats sans grande contestation.  Le choix des personnes responsables et incorruptibles de nos institutions demeure un problème fondamental. Car comme disent les Latins : « corruptio optimi pessima » (la corruption des meilleurs est la pire des choses).

2. Se battre pour le respect des principes et le droit légitime des uns et des autres

Tout le monde sait que si l’Etat est un grand pourvoyeur de moyens financiers et que c’est d’ailleurs pour cela que beaucoup s’y accrochent pour faire fortune aux dépends du bien commun et de notre pays, l’Etat n’est pas un grand créateur de richesses et d’emplois. Sa mission est d’initier, de réguler, de protéger les droits des uns et des autres dans un esprit de justice rétributive et distributive. Il faut donc le prémunir contre la structuration systématique du faux et l’habileté intéressée des faussaires qui l’entourent et s’y agrippent. Lorsque les hommes d’Etat qui doivent être les garants des principes et assurer divers contrats socio-économiques en tuent l’esprit par de multiples artifices, il y a péril en la demeure et l’avenir qui n’est jamais le fait d’une génération spontanée est gravement compromis. Ce constat ne peut plus être le seul fait de discussions de salons mais doit introduire à une prise de conscience pour nous protéger contre les impostures et contre nous-mêmes.

3. Encourager les créateurs de richesses et d’emplois et non les écraser

Si comme nous l’avons dit l’Etat n’est pas le plus grand créateur de richesses et d’emplois, il a le devoir impérieux de créer les meilleures conditions pour favoriser la multiplication des créateurs d’emplois, leurs droits et l’efficacité de leurs initiatives. Notre pays a besoin d’opérateurs économiques crédibles qui ne doivent pas prospérer dans les compromissions mercantiles qui favorisent avant tout l’enrichissement personnel des hommes d’Etat et de leur clientèle inconditionnelle. Lorsqu’ils se mettent en relations douteuses et compromettantes avec les responsables d’Etat aux profits de ces derniers et au détriment du bien commun, ils savent eux-mêmes qu’ils s’exposent aux aléas de ces types d’échange. La sécurisation de leurs intérêts ne dure en général que le temps de l’entente et tant que l’acteur politique y trouve son compte personnel. Les opérateurs économiques ont naturellement des droits à protéger parce qu’ils sont avant tout des hommes d’affaire. Il faut aussi les protéger à cause de ce qu’ils apportent à la Nation. Mais ils doivent comprendre qu’ils ont aussi des devoirs de justice dont le plus important est de payer les impôts. Ce devoir, l’Etat ne doit le réclamer que dans la plus stricte légalité et non dans  un jeu de rapport léonin qui finit par tuer la poule aux œufs d’or. La vengeance furibarde d’un chef d’Etat empêtré dans ses contradictions est rarement dans l’intérêt de la nation qu’il prétend défendre. Ce qu’il gagne et qui pourrait relever de la volonté de puissance ne pourra jamais remplacer le désarroi de ceux qui perdent leur emploi.

Dans le conflit qui oppose outrancièrement l’AIC (l’Association interprofessionnelle du Coton) et l’Etat béninois, certains y lisent les effets d’un dépit amoureux entre deux « charognards » qu’il faut laisser se dévorer. D’autres y voient la mise à nu des « pilleurs du peuple » à qui il faut faire rendre gorge. Je me refuse à m’enfermer dans ce regard machiavélique pour ne pas faire le jeu du triomphe médiatique des « experts en mensonge ». Car en réalité, ils se prévalent de la raison d’Etat mais ils ne pensent qu’à leur intérêt du moment. Dans ce bras de fer où les opérations commando sur terre et sur mer semblent donner le change, il n’est pas sûr que la morale politique et les vrais intérêts de notre peuple y trouvent leur compte.
Il n’est pas non plus évident que les nouvelles qui parviennent du Bénin rassurent les investisseurs potentiels en prospection au moment des faits ou envisageant de venir s’installer. Car, pour ceux-ci, les tensions actuelles et les décisions hasardeuses nous éloignent plus des principes démocratiques et surtout des bonnes perspectives économiques qui peuvent en découler.
Où en sommes-nous donc ? Nous en sommes à une insatisfaction générale. Nous avons dépassé le désenchantement et en sommes presqu’au désespoir et à la révolte qui sourde à la porte de l’impuissance du moment. Où allons-nous ? Vers une catastrophe ou au pire vers un trou béant si chacun croit qu’il peut s’en sortir par le seul jeu de la sauvegarde de ses intérêts personnels. Cherchons alors de nouvelles raisons d’espérer en cessant de trafiquer avec notre propre avenir.

Alphonse Benoît Codjo QUENUM,
Recteur Emérite de l’UCAO

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