Helmut Schmidt exclut tout leadership allemand

L’ancien chancelier évoque Hitler pour expliquer ses doutes sur le rôle auquel peut prétendre accéder son pays en Europe.

Comme d’habitude, Helmut Schmidt a répondu aux questions cigarette mentholée aux lèvres. Comme d’habitude, le CSA allemand a lancé une mise en garde à la chaîne publique ARD, mais il est des privilèges qui durent. Personne n’a jamais exigé de cette autorité morale en Allemagne qu’elle éteigne son mégot.

L’ancien chancelier, âgé de 93 ans, était surtout présent sur le plateau de ce talk-show pour s’exprimer sur ses nouvelles amours avec son ancienne assistante de 78 ans. Mais le compagnon de route de VGE, celui qui dirigea l’Allemagne de 1974 à 1982 dut aussi répondre à des questions économiques et politiques.

S’agissant du rôle que devrait jouer l’Allemagne dans la résolution de la crise de l’euro, sa réponse est tombée comme un couperet: «Auschwitz et le meurtre de six millions de Juifs tout comme la guerre mondiale de Hitler sont des événements qui sont ancrés dans l’inconscient des peuples européens. Pour cette raison, il est exclu que l’Allemagne joue un rôle de leader en Europe, et ce sera le cas encore pendant longtemps.» La parole du vieux sage, écoutée poliment et avec intérêt, n’a pas rencontré d’écho particulier dans le pays. Mais cette question sur sa place dans le règlement de la crise, l’Allemagne se la pose souvent, responsabilité historique oblige. Et le débat revient régulièrement à la une.

Bonne résistance de son économie

L’automne dernier, la Berliner Zeitung s’interrogeait: «Peut-on encore parler d’Europe démocratique, égalitaire et diverse quand, sous la houlette de l’Allemagne, on impose aux pays du Sud de la zone euro, comme s’ils n’avaient pas le choix, la politique d’austérité échafaudée à Berlin et mise en œuvre par de prétendus gouvernements d’experts?» Régulièrement, l’Allemagne se voit reprocher de vouloir imposer sa politique de rigueur à toute l’Europe. La chancelière a beau répéter que l’Allemagne n’a aucune volonté hégémonique, pas une semaine ne passe sans que Berlin ne se voit renvoyé à la figure son passé de capitale du IIIe Reich.

Dans un article récent du Spiegel Online étaient présentés les dix politiques les plus dangereux d’Europe, parmi lesquels Marine Le Pen, accusés «avec leur populisme de pacotille de vouloir gagner des voix sur le dos de l’Europe». Et parmi les clichés en vogue dans ce courant populiste et cités par l’hebdomadaire: la «fainéantise viscérale des Grecs» ou «l’instinct de domination des Allemands». «Cette “domination” allemande, si tant est qu’elle existe, n’est pas tout à fait volontaire, relativise Ulrike Guérot, directrice à Berlin du Conseil européen des relations internationales (ECFR). La bonne résistance de son économie face à la crise et, parallèlement, l’affaiblissement économique de la France, son partenaire historique, créent un vide politique que l’Allemagne essaie de combler, sans savoir-faire. Au fond, notre pays se rêve toujours comme une Grande Suisse avec son poids économique mais sans responsabilité stratégique.»

Écho particulier

En privé, quand on lui demande d’assumer davantage son rôle de leader au sein des 27, la chancelière répond: «En raison de notre histoire, nous avons justement “désappris” à dominer l’Europe. En revanche, c’est notre devoir de faire respecter les règles démocratiquement négociées à Bruxelles!»

« Angela Merkel n’est pas une européenne née», soulignait l’autre soir Helmut Schmidt, tout en déplorant le manque de responsables politiques européens à la hauteur de l’enjeu de la crise. «Mais elle est devenue une européenne convaincue, souligne Martin Koopmann, directeur de la Fondation Genshagen. Grâce à sa capacité de réflexion très cartésienne, elle a compris que l’avenir et l’intérêt de l’Allemagne devaient s’inscrire en Europe et avec l’Euro.» Comme Helmut Schmidt, Angela Merkel sait aussi que l’action de l’Allemagne aura, quoi qu’elle fasse, toujours un écho particulier en Europe.

David Philippot (Le Figaro)

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