Syrie : la diplomatie complique la crise

La guerre en cache une autre, plus sourde, qui met en jeu des intérêts stratégiques et économiques, et tente d’imposer de nouveaux rapports de force sur la scène internationale.

Il y a la guerre des opposants contre un régime despotique, le printemps arabe syrien, qui dure depuis un an et demi, fait des morts chaque jour et provoque dans le monde occidental une vive émotion, au nom des valeurs de liberté et de démocratie. Et puis il y a une autre guerre, plus sourde, diplomatique, menée par les grandes puissances, qui s’affrontent, par procuration, sur le terrain syrien. Cette seconde guerre, qui ne s’affiche pas sur les écrans de télévision, n’a pas pour priorité des considérations morales, les droits de l’homme ou la sauvegarde des victimes. Elle met en jeu des intérêts stratégiques et économiques, tente d’imposer de nouveaux rapports de force sur la scène internationale.

En tête de ce grand jeu diplomatique, l’opposition entre l’Iran chiite, allié de Damas, et l’Arabie saoudite sunnite, qui soutient les rebelles. «L’Arabie saoudite veut redevenir le leader du monde musulman. L’Iran, hors du coup depuis trente ans à cause des sanctions, mais qui veut être l’un des pays émergents qui comptent et consolider sa place dans la région, se trouve sur sa route. Les deux pays s’affrontent indirectement en Syrie», explique Bernard Hourcade, chercheur au CNRS et spécialiste de l’Iran. Principal allié du régime alaouite – une branche du chiisme – de Damas, Téhéran fait tout pour éviter une chute du clan el-Assad. Si Damas tombe, le soutien en dollars et en armes accordé par l’Iran au Hezbollah chiite, au pouvoir au Liban, risque d’être remis en cause. Rien ne dit en effet qu’un nouveau pouvoir sunnite garantirait les intérêts iraniens.

Rempart contre l’islamisme

Et si Téhéran perd son influence en Syrie et au Liban, l’Arabie saoudite et la Turquie pourraient en profiter pour créer une zone sunnite au milieu du monde chiite, contredisant ainsi les ambitions iraniennes dans la région. L’Irak pourrait en outre rebasculer dans le sunnisme. «Pour l’Iran, qui a livré une guerre de huit ans à l’Irak, un tel changement constituerait un danger stratégique immédiat. Téhéran n’a donc d’autre choix que d’aider le régime de Damas, si infréquentable soit-il, à lutter contre les groupes sunnites islamistes», poursuit Bernard Hourcade.

Le deuxième bras de fer diplomatique oppose la Russie pro-Assad aux États-Unis et à leurs alliés. Les dirigeants russes ont dans la région des intérêts économiques, qu’il s’agisse des armes qu’ils livrent à la Syrie ou de leur base navale à Tartous. Ils considèrent Bachar el-Assad comme le principal rempart contre l’islamisme et redoutent que l’émergence de groupes radicaux en Syrie ne suscite de nouvelles rébellions dans le Caucase et en Asie centrale, leur zone d’influence.

Mais, avant tout, Moscou se sert de la Syrie pour redorer son blason de grande puissance et éviter que ne s’effacent les dernières empreintes russes dans la région. La Syrie offre l’occasion au Kremlin de contrer l’influence occidentale au Moyen-Orient. Officiellement, la Russie affirme vouloir défendre, en Syrie, le respect du droit international. Moscou, qui avait soutenu à contrecœur la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Libye, n’a pas digéré l’interprétation très large qui en a été faite et qui a permis de justifier les frappes militaires ayant entraîné la chute de Kadhafi. S’estimant victime d’une trahison, la Russie a décidé de tout faire pour contrer la propension occidentale à intervenir de manière «unilatérale». «Pour des raisons internes et externes, les Russes sont vent debout contre les questions de changement de régime. Ils font le pari que les Américains et les Européens sont trop faibles pour intervenir sans l’aval du Conseil de sécurité. Ils veulent démontrer que, sans leur accord, aucune intervention occidentale n’est plus possible», commente un diplomate européen. En dégainant leurs trois veto, les dirigeants russes prétendent s’opposer à ce qu’ils considèrent comme un nouvel ordre mondial dirigé par les États-Unis et leurs alliés. «En Syrie, nous assistons, avec l’opposition russo-américaine, au retour des schémas géopolitiques de la guerre froide», estime un expert du dossier.

Agendas cachés

Dans ce jeu de rôle, Moscou a entraîné Pékin dans son sillage. Hostile aux transitions démocratiques qui pourraient servir de modèle chez elle, la Chine ne veut pas qu’une nouvelle intervention armée bouscule les principes de souveraineté et d’intégrité territoriale. Pékin veut aussi entretenir ses relations avec la Russie, afin de garder son soutien sur les dossiers qu’elle considère comme prioritaires, par exemple la Birmanie. Mais, comme les États-Unis en Libye, Pékin s’est placé en retrait dans la confrontation sur la Syrie, laissant Moscou en première ligne au Conseil de sécurité.

Face aux calculs des puissances émergentes, les États-Unis –  en campagne électorale  – et l’Europe sont relativement discrets. Les capitales occidentales ont cependant aussi leurs agendas cachés. L’un d’eux se niche en Iran. «Leprogramme nucléaire et le containment de l’Iran sont plus importants que la démocratie en Syrie. Or l’affaiblissement de Damas peut contribuer à celui de Téhéran», estime Bernard Hourcade. Bien loin des considérations humanitaires.

Isabelle Lasserre (Le Figaro)

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