Au Mali, « le discours de la classe politique est pathétique »

(Paris) – A quelques mois d’une intervention militaire internationale pour la « reconquête » du nord du Mali, pris en otage pour des groupes islamistes radicaux affiliés plus ou moins à Al Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), il est bon de se souvenir de certains propos qui permettent d’éclairer la situation politique et militaire du Mali.

L’intervention militaire orchestrée et voulue notamment par la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), et enfin acceptée par le pouvoir transitoire du Mali, permettrait l’envoi de quelque 3000 hommes. Le gros des troupes de cette Micéma (Mission de la Cédéao au Mali) serait notamment fourni par le Nigeria, avec l’appui du Togo, et le Niger qui pourrait intervenir directement depuis ses frontières, sans donc passer par la capitale malienne. Voire même, hors Cédéao, avec le Tchad.

Sans oublier, selon les dernières déclarations au quotidien Le Monde du premier ministre malien Cheick Modibo Diarra, l’appui « si la France le veut, [de] ses forces spéciales ». Forces spéciales déjà prépositionnées dans le cadre de l’opération Sabre depuis plusieurs mois et qui se seraient renforcées ces dernières semaines notamment par l’envoi d’éléments du 1er Régiment de parachutistes d’infanterie de marine de Bayonne et de matériels militaires au Burkina…

Les propos concernés sont ceux de Laurent Bigot, sous-directeur pour l’Afrique occidentale au ministère français des Affaires étrangères, tenus lors d’une intervention à l’Institut français des relations internationales (Ifri) à la fin du mois de juin. Ce diplomate précise d’emblée qu’il s’exprime à titre personnel, afin de tenir des« propos plus libres, les positions officielles du Quai d’Orsay étant connues et qu’il faut aller un peu au-delà ».

Faisant fi du langage diplomatique, Laurent Bigot n’a pas mâché ses mots, brisant ainsi une langue de bois trop souvent admise sous les lambris dorés des ambassades. La charge a été rude et sévère, obligeant le ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius d’affirmer au Burkina Faso, à la fin du mois de juillet, que les propos du diplomate « n’engagent pas la France et le ministère des Affaires étrangères ». En effet, lors de son intervention, Laurent Bigot précisait que le rôle de Blaise Compaoré, était un « élément perturbateur dans la médiation, qui a aggravé la crise au Mali », et que le prochain pays à s’effondrer, après le Mali, pourrait bien être le Burkina Faso.

Mais les propos les plus durs furent employés à l’encontre de la classe politique malienne, notamment au sujet des élections présidentielles qui ont suivi la fin du régime de l’ancien dictateur Moussa Traoré, beau-père du premier ministre actuel de transition Cheick Modibo Diarra.

Extraits : « Seule la façade est tombée. Les déterminants de la crise sont là depuis longtemps et on ne les regardait pas. Que ce soit au niveau de la corruption qui a gangrené depuis de très nombreuses années toutes les sphères de la société malienne (…). Des trafics en tout genre, une corruption (…) jusqu’au palais présidentiel. »

« Une démocratie de façade. On sait que le Mali est une démocratie où on choisit le président par cooptation. C’est Alpha Oumar Konaré [le président sortant] qui a décidé qu’Amadou Toumani Touré (ATT) deviendrait président en 2002. (…) En 2002(…), à l’issue du premier tour, ATT arrive en tête, suivi de Soumaïla Cissé et d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) dans un mouchoir de poche. (…) 1% d’écart [entre les deux](…) La commission électorale a annulé 500 000 votes, ça doit faire 10% du corps électoral. Pour 300 000 votes de plus, on a déclenché le feu sur Laurent Gbagbo [Côte d’Ivoire] l’année dernière. (…) On a complètement bouleversé le sens du premier tour (…). La crainte du pouvoir en place, c’est-à-dire d’Alpha Oumar Konaré, c’était que si IBK arrivait au deuxième tour, il avait de grandes chances de battre ATT » (…).

« En 2007, rebelote. (…) ATT est élu dès le premier tour avec près de 70% des suffrages. Taux de participation de 30%, c’est-à-dire que 21% des électeurs maliens l’ont choisi. Cela fait une légitimité extrêmement faible. Et même sur ce scrutin, nous savions très bien que les fraudes ont été très importantes. C’est ça la démocratie malienne. (…) C’est ça que nous aurions dû dire depuis bien longtemps ». (…)

« On a un système qui s’est complètement effondré sur lui-même. (…) Le discours de la classe politique malienne est pathétique ! Il n’y a pas un homme qui sort du lot… Il y avait un conseiller de Blaise Compaoré qui me disait : «Le Mali peut s’effondrer, pourvu que Bamako reste, et ils vont tous se battre pour des parcelles de pouvoir à Bamako». C’est exactement ce qu’on observe. Les deux tiers du territoire échappent à la souveraineté de l’Etat malien et on a une classe politique qui se bat encore pour entrer au gouvernement…»

Il faut écouter jusqu’à la fin ce que déclare Laurent Bigot. La puissance du Haut Conseil islamique du Mali, les réelles motivations de la classe politique de trouver et de proposer des solutions à l’actuelle partition de fait du pays, ou les dérives de nombreux mouvements qui s’autoproclament représentants de telle ou telle ethnie font que la situation se complique de jour en jour. Sans oublier bien sûr les islamistes radicaux qui ne rêvent que d’appliquer une charia « pure et dure » sur l’ensemble du pays avec des moyens de coercition des plus barbares.

De plus, il s’agit de réorganiser et de former une armée malienne en plein effondrement. Les tensions, pour employer un euphémisme, sont loin d’être apaisées. Notamment entre pro et anti putch. Et rétablir nécessairement une véritable chaîne de commandement, d’autant que cette armée souhaite être en première ligne lorsque le temps de la « reconquête » du nord viendra… Sans parler de ses moyens extrêmement faibles, vieillissants, et perdus lors des affrontements et de la débandade du début de l’année.

C’est dans ce contexte qu’une intervention militaire internationale se dessine. Cependant, il reste probablement plusieurs mois avant de voir les premiers éléments de la Cédéao fouler le sol malien. Car il s’agit en effet de concevoir une résolution permettant de fixer le cadre d’une telle opération, de réunir le Conseil de sécurité afin de la faire voter. Alors seulement, viendra le temps de la concrétisation sur le terrain, forcément peu aisée lorsqu’elle implique différents éléments de plusieurs armées nationales. Et de ménager les susceptibilités maliennes voire sous-régionales, notamment si les événements ne se déroulent pas comme prévus.

Reste également de nombreuses interrogations quant au rôle de l’Algérie.Puissance régionale incontournable, quelles seront son rôle et son action dans les semaines à venir, a fortiori lorsque les opérations militaires débuteront ? Opposée pour le moment à cette intervention, elle déclare craindre pour la stabilité de son régime. Il est vrai que les années 1990 furent celles du sang et que les « cadres » d’Al Qaïda au Maghreb islamique et des officines associées sont, à quelques exceptions près, de nationalité algérienne. Refoulés par une coalition de la Cédéao du nord du Mali, dans une région où les frontières ne sont que des traits sur des cartes, ils se dissémineraient probablement sur plusieurs territoires. L’Algérie serait-elle alors de nouveau confrontée à ses cauchemars ?

Enfin, du côté américain, le général Carter Ham, commandant de l’Africom (Commandement des forces armées américaines en Afrique), de passage à Alger dimanche 30 septembre, a notamment précisé que « la solution ne peut être que politique et diplomatique », qu’il s’agit de privilégier le dialogue avec les groupes du nord non terroristes. Tout en déclarant qu’« il y a un aspect militaire qui fera partie d’un plan global dans la résolution de ce conflit ». Ce que confirme Johnnie Carson, le plus haut responsable de l’Afrique au département d’Etat, lundi 1er octobre : « Il devra y avoir à un certain moment une action militaire conduite par l’armée malienne, avec le soutien de tous les Etats de la région, comme la Mauritanie et l’Algérie. »

Lionel Kpenou Chobli
Directeur Associé/Managing Partner
Optimum Consulting
Affaires Publiques, Lobbying & Communication
http://www.optimum229.com

Cette entrée a été publiée dans Actualités, Afrique, International, Politique, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir