Deux héritiers à l’assaut de la Corée du Sud

Favorite des sondages, la fille de l’ex-dictateur Park Chung-hee affronte l’éminence grise de l’ancien président Roh Moo-hyun.

À Séoul, les sondeurs ont les yeux rivés sur le thermomètre. Mercredi, le niveau du mercure pourrait, selon eux, décider du sort de la Corée du Sud pour les cinq prochaines années. Et le «- 3 degrés, vent faible» prévu pour ce jour de scrutin les plonge dans la perplexité, quelques heures avant le dénouement d’une des campagnes présidentielles les plus serrées de l’histoire de la jeune démocratie asiatique.

Cette température clémente pour le rude hiver coréen suffira-t-elle à convaincre la jeunesse de se rendre aux urnes pour barrer la route à la conservatrice Park Geun-hye, favorite des sondages? La quatrième économie d’Asie basculera-t-elle à gauche après cinq ans de règne conservateur du président sortant, Lee Myung-bak? «Les jeunes électeurs tiennent les clés du scrutin. Leur taux de participation fera la différence, mais personne ne sait s’ils iront voter en masse», explique Hahm Chaibong, président du Asan Institute.

Une lutte entre deux destins

Ironie de l’histoire, le sort des deux principaux prétendants à la Maison-Bleue dépend de la mobilisation d’une nouvelle génération d’électeurs largement apolitiques alors qu’ils sont, chacun, les héritiers des deux courants politiques traditionnels qui ont bâti la Corée moderne. Plus qu’une bataille d’idées, la campagne est une lutte entre deux destins personnels forgés dans la tumultueuse histoire contemporaine de la péninsule. «Il n’y a pas de différence majeure entre les programmes qui sont favorables à l’établissement d’un État-providence et une attitude plus flexible en direction de Pyongyang», selon Woo Jung-yeop, du Asan Institute.

À droite, la «princesse» Park, fille du dictateur Park Chung-hee, le père du miracle économique coréen, espère reconquérir par la voie des urnes le palais présidentiel de son adolescence et devenir la première femme élue présidente en Asie du Nord-Est. À gauche, l’avocat Moon Jae-in, candidat du Parti démocrate unifié, est le fils spirituel du président antiestablishment Roh Moo-hyun, dont il fut l’éminence grise lors de son mandat controversé (2003-2008). «Ils se comprenaient d’un seul regard», se souvient Lee Joung-woo, conseiller du candidat, en évoquant le lien filial qui unit ce catholique pratiquant à l’ancien président qui se suicida du haut d’une falaise en 2010, rattrapé par un scandale de corruption.

Un autre drame est à l’origine du destin shakespearien de Park, qui apprend l’assassinat de sa mère, la First Lady coréenne, par un fanatique du régime de Pyongyang un jour de 1974, alors qu’elle étudie à Grenoble. Rentrée au pays, la jeune femme se mue en première dame de substitution auprès de son père qui mène une répression antidémocratique sans pitié jusqu’à son assassinat, en 1979. Parmi les milliers d’activistes jetés en prison, un certain Moon Jae-in, alors étudiant.

Trente-cinq ans plus tard, Park et Moon se retrouvent face à face et s’affrontent au sujet de l’héritage de l’autocrate Park Chung-hee, considéré comme le père de la Corée moderne par le camp conservateur. «Elle n’a aucune notion de la démocratie et elle ne regrette pas la répression. Moon s’est lancé dans la bataille pour la bloquer», juge Lee.

Le rôle des chaebols

Du bout des lèvres, l’héritière au look spartiate a pourtant exprimé ses regrets aux victimes de la répression et mis de l’eau dans son vin sur la question économique en critiquant le rôle tout-puissant des chaebols, ces conglomérats familiaux si proche de son parti, Saenuri. Sur la forme également, cette célibataire endurcie de 60 ans, à l’éternelle coupe de cheveux austère, tente de fendre l’armure et s’est convertie à Twitter pour séduire la jeunesse, qui l’accuse de froideur. La «reine des élections», qui a conduit son camp à une victoire inespérée aux législatives d’avril, peut compter sur une base conservatrice fidèle, plutôt âgée, de 40 % de l’électorat. De quoi triompher en cas de faible mobilisation de l’adversaire. «Pour beaucoup de Coréens, il est dans l’ordre des choses qu’elle devienne présidente», note Philippe Li, avocat chez Jones Day.

Pour créer la surprise, Moon a tenté jusqu’à la dernière minute de séduire la jeunesse orpheline de son héros, l’entrepreneur philanthrope Ahn Cheol-soo, qui a jeté l’éponge le mois dernier pour renforcer les chances de l’opposition. La coqueluche de la politique sud-coréenne, qui pense déjà à 2017, plaidait pour un changement radical et soutient du bout des lèvres son allié. «La question est de savoir si Moon est capable d’incarner la nouvelle politique à laquelle aspirent les jeunes générations», résume Hahm. Et si le mercure remontera.

lefigaro.fr

Cette entrée a été publiée dans Actualités, International. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir