Culture : des nominations très surveillées

Le choix des dirigeants d’institution culturelle est l’objet de critiques. On reproche à l’État de privilégier les hommes, les technocrates et les amis du pouvoir.

Qui, le premier, a donc suggéré le nom de Martine Aubry pour prendre la succession d’Henri Loyrette, le président sortant du Louvre? On ne saura jamais. Mais le bruit, relayé dans quelques journaux et dans bon nombre de dîners en ville, a galopé pendant au moins trois semaines. Qu’importe si la maire de Lille n’est pas historienne de l’art, comme l’exigent expressément les statuts du musée pour son président-directeur: chacun avait entendu quelqu’un qui avait entendu quelqu’un qui le tenait d’un «proche du pouvoir»… Le gouvernement avait beau démentir, la rumeur ­tenait bon parce que tout, y compris l’improbable, est au royaume des nominations.

Pour le Louvre, le choix du successeur d’Henri Loyrette est en cours et devrait, in fine, être rationnel. Les candidats encore en lice collent au profil du poste: Michel Hilaire (Musée Fabre de Montpellier), Sylvie Ramond (Musées des beaux-arts de Lyon), Jean-Luc Martinez (départements des antiquités du Louvre), Nathalie Bondil (Musée des beaux-arts de Montréal) et Laurence des Cars (Agence France-Muséums).

Mais, avec cette rumeur sur Martine Aubry, le débat reprend de plus belle sur le système de nomination français. Trop centralisé? Pas assez transparent? Trop politique? Soumis aux pressions extérieures? Les critiques, souvent émises à mots couverts, tournent toujours autour de la même idée: par manque d’ouverture, voire de déontologie, l’exécutif ne nommerait jamais le meilleur candidat, mais le plus proche des réseaux en cour. Par habitude, il se centrerait toujours sur les mêmes profils. Un détail, qui en dit long: selon l’Observatoire de l’égalité, 76 % des établissements publics sous tutelle de la Rue de Valois et 84 % des théâtres publics sont dirigés par des hommes.

Il y a un an, l’ancien ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand, remplaçait au pied levé Olivier Py par Luc Bondy, à la tête du Théâtre de l’Odéon. En un quart d’heure, le premier s’était vu signifier son congé, sans que personne en comprenne bien la raison. Dans la foulée et dans le plus grand secret, Nicolas Sarkozy nommait à la présidence de Versailles une de ses conseillères, Catherine Pégard. Depuis, et après avoir tous deux déclenché une polémique, ils ont fait leur chemin et leurs preuves. Il y a un peu plus d’un mois, le mandat d’Arnaud Roffignon, ancien de chez Christine Albanel et patron de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) n’a pas été reconduit à son poste. La ministre de la Culture lui a préféré Pierre Dubreuil, conseiller régional d’Ile-de-France PS.

L’ensemble, au minimum, manque d’air et de souffle

«Nommer est une prérogative du président et un des derniers pouvoirs du ministre de la Culture. Il ne faut pas toucher à cela», argumentent ceux qui sont en poste. Les choix des grands patrons, comme Guy Cogeval ou Henri Loyrette, n’ont par ailleurs pas été mauvais. Mais l’ensemble, au minimum, manque d’air et de souffle. Comment en retrouver? En 2009, le gouvernement italien avait été jusqu’à recruter un ancien dirigeant de McDonald’s, Mario Resca, pour prendre la tête de la direction de la valorisation au ministère des Biens culturels. Ce choix extrême serait sans doute impossible en France, ne serait-ce que pour des raisons salariales. L’histoire avait tout de même fait grand bruit dans les milieux culturels européens. Elle avait généré une pétition et suscité un débat autour de la diversité dans les recrutements – ou du manque de diversité, selon les points de vue.

«En Italie comme en France, l’immense majorité des institutions culturelles sont publiques et tenues par des personnalités qui ont fait carrière dans le secteur public, concède un familier de ces procédures de nomination. Mais ce n’est pas dû forcément à un éventuel conservatisme du président de la République ou du ministre de la Culture. C’est aussi le milieu qui réclame des conservateurs en titre à la tête des musées.» Formellement, la digue a déjà sauté dans les statuts de bon nombre de grands établissements, dont le Quai Branly, la BNF, le château de Fontainebleau et le Centre Pompidou – pour l’instant principalement tenus par des énarques.

Un regard neuf

Dans les établissements de plus petite taille, c’est la filière de la fonction publique qui prévaut. Elle garantit une connaissance du milieu et de la matière, mais pas forcément un regard neuf. Les candidatures étrangères, qui sont légalement possibles, sont rares, pour des raisons linguistiques mais pas seulement. «Lorsque le Français Quentin Bajac part à New York au MoMA, commente un bon connaisseur de ces arcanes, les gens se réjouissent. Quand on imagine faire appel à un étranger pour diriger le Louvre, les mêmes déplorent l’incapacité de la France à garder ses talents.»

Soucieux de s’inscrire dans la mondialisation, qui est l’apanage de l’art contemporain, le Centre Pompidou a décidé de mettre en place un comité des sages pour trouver, d’ici à la fin de l’année, le successeur d’Alfred Pacquement, actuellement à la direction du Musée national d’art moderne. L’idée d’ouvrir le jeu est séduisante mais elle imposera aux candidats de s’exposer au grand jour. Alain Seban, président du Centre, dont dépend le musée, souhaiterait même qu’Alfred Pacquement et son successeur le dirigent ensemble pendant deux mois. Cette collégialité autorisée par les statuts du Centre pourrait inspirer d’autres institutions.

lefigaro.fr

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