Les relations complexes entre l’Église et le pouvoir argentin

Les relations entre le pape François et le couple présidentiel Kirchner n’ont jamais été bonnes et reflètent un malaise plus profond qui puise ses racines dans l’histoire contemporaine du pays.

Pour l’actuel gouvernement argentin, l’annonce de l’élection de Jorge Mario Bergoglio est un coup de massue. Passionné de politique, prélat engagé, l’archevêque de Buenos Aires n’était pas avare de critiques à l’encontre du gouvernement, sous la présidence de Nestor Kirchner comme sous celle de l’actuelle présidente, son épouse Cristina. Avec celui que l’on appelait le «Cardinal opposant», le couple Kirchner avait opté pour la politique de l’évitement.

Lors de la première année du mandat de Nestor Kirchner en 2004, le 25 mai, date de la fête nationale argentine, Jorge Mario Bergoglio avait critiqué «l’exhibitionnisme et les annonces tonitruantes» du président lors d’une célébration à laquelle il assistait. Depuis, Nestor Kirchner et son épouse avaient pris l’habitude de célébrer les fêtes nationales en dehors de la capitale.

Élue présidente en 2007, Cristina Kirchner a tenté un timide rapprochement. Mais ses relations avec le cardinal Bergoglio se sont à nouveau tendues lors de la légalisation du mariage gay en Argentine, à laquelle le cardinal était farouchement opposé. La dernière rencontre entre la présidente et le prélat remonte à mars 2010.

Mercredi soir, Cristina Kirchner a gardé le silence pendant près de deux heures avant d’adresser un message de félicitations au nouveau pape, dans une lettre brève et froide, bien éloignée de sa réaction face à la mort de Hugo Chavez.

Les différends entre le couple présidentiel et le nouveau pape reflètent un malaise plus profond. Celui d’une Église aux relations obscures avec la dictature de Videla. L’Église argentine est critiquée sur le continent pour s’être rendue complice du coup d’État et de la junte militaire lorsqu’elle faisait disparaître les dissidents. «L’Église ne pouvait ignorer les plans des forces armées, note Emilio Mignone dans son ouvrage L’Église et la Dictature. La nuit précédant le putsch, le général Jorge Videla et l’amiral Emilio Massera se sont réunis avec la hiérarchie ecclésiastique au siège de la Conférence épiscopale à Buenos Aires.»

Pour l’avocat et juriste international Ignacio Cloppet, auteur des Origines de Juan Perón et Eva (à paraître bientôt en France), «les relations historiques entre l’Église et le pouvoir en Argentine sont marquées par une dualité entre harmonie et moments de rupture ou d’ignorance. Sous Perón comme sous la dictature militaire. Certains membres de l’Église se sont rendus complices des crimes commis par les militaires, tandis que d’autres ont été persécutés.»

Les témoignages de deux prêtres

Dans Le Silence, un livre écrit en 2005 par le journaliste argentin Horacio Verbitsky, Bergoglio est mis en cause pour n’avoir pas protégé deux prêtres engagés dans les bidonvilles. Entendu comme témoin mais jamais inquiété, le cardinal a toujours nié avec force ces accusations. «Dire qu’il est intervenu dans ces arrestations est absolument faux», estime Ignacio Cloppet.

Dans une lettre adressée mercredi à Verbitsky, la sœur d’Orlando Yorio, l’un de ces deux prêtres – qui avait dénoncé le cardinal comme étant responsable de son emprisonnement en 1976 – a exprimé son désarroi: «Je ne peux pas le croire. Je suis tellement en colère!», écrit Graciela Yorio.

Les relations entre le nouveau pape argentin et Buenos Aires devraient s’améliorer, son prestige rejaillissant sur l’image du pays. Mais l’élection de Francisco devrait continuer à faire débat au sein de la population, partagée entre son histoire douloureuse et l’orgueil d’être la première nation non européenne à «accéder» à la papauté.

lefigaro.fr

Cette entrée a été publiée dans Actualités, Photos, Religion, Société. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir