Affaire Cahuzac : qui savait quoi, et quand ?

Hollande, Valls, Taubira… Le président de la République, le ministre de l’Intérieur et la garde des Sceaux pouvaient-ils ignorer la réalité du dossier Cahuzac ?

• 15 décembre 2012

Mediapart a publié depuis déjà dix jours le contenu d’un message téléphonique où une voix, présentée comme celle de Jérôme Cahuzac, évoque un compte en Suisse. Et l’Élysée entre dans la danse. Mi-décembre, en effet, l’avocat Michel Gonelle, adversaire politique de Cahuzac aux municipales de 2001 et destinataire involontaire du message où son rival s’est trahi, appelle le directeur de cabinet adjoint de la présidence, le préfet Claude Zabulon, qu’il connaît depuis des années, pour lui confirmer les informations publiées sur le site d’Edwy Plenel.

De 1997 à 1999, Alain Zabulon a été sous-préfet de Villeneuve-sur-Lot, la ville de Gonelle et Cahuzac… Il écoute attentivement son interlocuteur et produit un compte rendu au secrétaire général de l’Élysée, le préfet Pierre-René Lemas, qui en informe aussitôt le chef de l’État, François Hollande. «Manuel Valls passe son temps à démentir qu’il ait pu alerter l’Élysée sur le sérieux de l’affaire par une note en décembre et il a raison, puisque c’est la présidence de la République qui fut informée la première, du fait des liens privilégiés entre Zabulon et Gonelle. La note originelle ne vient pas de Beauvau mais bien du Château», confie un homme du sérail.

Hasard des destinées, le préfet Zabulon est de la même promotion de l’ENA (promotion Michel de Montaigne, 1988) que Bruno Bézard (major de promotion), aujourd’hui directeur général des finances publiques. Dès le 7 décembre dernier, selon Valeurs actuelles , celui-ci aurait engagé une enquête fiscale sur Cahuzac après les révélations de Mediapart.

• 8 janvier 2013

Le procureur de Paris, François Molin, décide de l’ouverture d’une enquête préliminaire. Le dossier Cahuzac devient alors officiellement une «affaire judiciaire». Le patron de Mediapart, Edwy Pleynel, l’y a poussé en quelque sorte, en réclamant à cor et à cri cette enquête. François Molins a été successivement directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie puis de Michel Mercier, il connaît par cœur les rouages de la Chancellerie. La tradition non écrite veut que le procureur de Paris informe le cabinet, outre la direction des affaires criminelles et des grâces. Et que le cabinet lui-même traite directement avec l’Élysée… Le dossier Cahuzac fait partie de ces dossiers «signalés» qui sont suivis en temps réel ou presque par la Chancellerie. Christiane Taubira en connaîtra donc personnellement tous les rebondissements.

• 16 janvier 2013

Ce jour-là, Michel Gonelle remet à la police une copie de l’enregistrement qui trahit Cahuzac. Officiellement, il faut attendre deux mois pour que le laboratoire de la police technique et scientifique de la PJ, à Ecully (Rhône), produise ses conclusions accablantes pour le ministre du Budget, puisque la probabilité de correspondance entre la voix du ministre et celle de l’enregistrement, daté de 2000, est considérée comme très élevée.

Mais si le rapport a été étrangement long à écrire, le programme de reconnaissance vocale employé par les experts a pu rapidement donner un premier aperçu très concluant. Les experts ont utilisé le logiciel espagnol Batvox. «Il fonctionne un peu comme l’application Shazam sur l’iPhone, explique un spécialiste. Il n’a pas fallu plus de quelques heures pour comprendre à qui l’on avait affaire», assure ce policier. Parfois, le temps d’expertise est un peu plus long, si la qualité de l’enregistrement est mauvaise, notamment en cas de pollution sonore extérieure. «Mais là, explique notre source, Cahuzac parlait apparemment dans un bureau à un interlocuteur…»

Se peut-il que Manuel Valls n’ait pas été tenu informé des forts soupçons policiers nés avant la fin janvier? Lui assure qu’il a appris le contenu de l’enquête au moment de la production du rapport d’expertise. Deux mois plus tard…

• 13 février 2013

Les enquêteurs de la PJ, saisis depuis l’ouverture de l’enquête préliminaire le 8 janvier, auditionnent, ce jour-là, à Annecy, un témoin clé, un banquier établi à Genève. Ils sont venus spécialement de Paris. Et le banquier leur explique la manière dont a pu transiter l’argent de Cahuzac et comment il a pu être masqué par des prête-noms et des sociétés-écrans. Ce 13 février, le témoin fait beaucoup mieux: il identifie formellement sur l’enregistrement de Gonelle, que lui font écouter les fonctionnaires, la voix d’Hervé Dreyfus comme étant celle de la personne à qui Cahuzac fait ses confidences qui vont tant lui coûter. Dreyfus, le «gestionnaire de fortune» de Jérôme Cahuzac.

C’est le témoin banquier genevois qui met encore, ce jour-là, la police sur la piste de Reyl & Cie, la société du demi-frère de Dreyfus, par laquelle aurait transité l’argent de Cahuzac jusqu’à Singapour.

La direction de la police judiciaire, évidemment informée en temps réel d’une telle évolution dans une enquête aussi sensible, peut-elle avoir oublié de faire cheminer le renseignement, elle qui n’a jamais manqué de loyauté envers son ministre? «Si ce n’était pas le cas, la police judiciaire aurait bien changé», ironise un préfet qui la connaît mieux que personne. Il évoque même une «note d’orientation» transmise, à cette époque, par la PJ. Beauvau savait longtemps avant le 19 mars, date choisie pour lancer l’instruction.

• 19 mars 2013

Ce n’est qu’à ce moment, un mois plus tard, que le procureur de Paris décide de confier l’enquête à deux juges d’instruction – le parquet perd alors la conduite du dossier. François Molins informe, la veille, son supérieur hiérarchique, le procureur général de Paris François Falletti, de son geste. Ce jour-là, il lui adresse un rapport officiel, que le procureur général lui-même transmet à la Chancellerie.

lefigaro.fr

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