Dans Boston en état de siège, l’incroyable traque des terroristes

Des centaines de policiers avaient bouclé vendredi le quartier de Watertown à la recherche d’un jeune Tchétchène soupçonné d’avoir participé, avec son frère, aux attentats qui ont endeuillé le marathon.

La nuit est tombée sur le Massachusetts Institute of Technology, prestigieux centre universitaire situé sur les bords de la rivière Charles, à deux pas de Boston. Il est 22 h 15, ce jeudi, et Djokhar Tsarnaïev pénètre dans un magasin 7/11, petite épicerie de dépannage ouverte 24 heures sur 24 pour les besoins du campus. Malgré ses allures d’adolescent, son sweater gris et sa capuche sur la tête, ce jeune homme de 19 ans aux cheveux noirs ondulés et aux yeux sombres n’est pas un étudiant venu se ravitailler en prévision d’une longue soirée de travail, en pleine révision des examens du printemps.

Depuis 17 h 30, il a été identifié comme l’un des deux suspects recherchés activement par le FBI dans l’affaire des attentats terroristes de Boston. Lors d’une conférence de presse extraordinaire, l’agent du contre-espionnage américain en charge de l’enquête, Richard DesLauriers, a divulgué des photos et des vidéos le montrant en compagnie de son frère aîné Tamerlan, casquettes vissées sur la tête, harnachés de sacs à dos et marchant dans la foule, juste avant les attaques. Âgé de 26 ans, l’aîné est apparemment le «cerveau» de ce triste duo, portant casquette noire sur les clichés de lundi. Il a été identifié comme le «suspect numéro 1» par le FBI. Djokhar, qui arbore, lui, une casquette blanche le jour du marathon, est le «suspect numéro 2» et le FBI a précisé avoir une photo de lui déposant son sac à dos sur le bord de la route où vont exploser les bombes quelques minutes plus tard.

«Ils essaient de me tuer »

Les deux frères, dont les noms ne seront dévoilés que vendredi matin, ont passé les trois jours précédents à vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, Djokhar se rendant même sur le campus de son université, UMassDartmouth, et au gymnase pour faire de l’exercice, autant de décisions qui frappent par leur extraordinaire naïveté et qui semblent indiquer que les deux frères agissaient seuls, en «loups solitaires », selon la formule consacrée américaine.

Mais ce jeudi, sur le campus du MIT, alors que leurs photos sont en train de faire le tour des médias du monde, comprenant, bien tard, que l’étau du FBI va se refermer sur eux. Leur tentative de fuite les conduit à l’intérieur du 7/11 de la place Kendall, tout près de l’endroit où ils vivent à Cambridge. Ont-ils tenté d’acheter quelque chose avant d’être identifiés par le vendeur? Le brouillard pèse encore sur ce premier épisode d’une folle nuit qui va se transformer en une surréaliste chasse à l’homme, qui se poursuivait vendredi après-midi. Ce que l’on sait, c’est que les deux frères vont tenter un cambriolage du magasin, qui va dégénérer en altercation avec l’officier de police Sean Collier, en patrouille dans le secteur.

À 10 h 20, un étudiant en science, présent dans le bâtiment 76 du MIT, entend des coups de feu, selon le journal étudiant du campus. Il appelle les urgences de la police, au 911. Quand un autre officier de police parvient sur les lieux, il découvre Sean Collier abattu de plusieurs balles à la tête, au carrefour des rues Vassar et Main. Il avait 26 ans.

Les deux suspects se sont enfuis à bord de son véhicule. Tandis que l’alerte est donnée et qu’une armada de forces de police converge vers les lieux du crime pour tenter de les rattraper, Tamerlan et Djokhar interceptent une Mercedes SUV et poursuivent leur folle échappée. Pendant trente minutes, ils gardent le chauffeur en otage avant de le relâcher sur Memorial Drive, à proximité d’une station essence. Installé derrière son comptoir, le vendeur Tarik Ahmed voit débouler le miraculé, livide et effrayé, selon un récit rapporté par le New York Daily News. «Appelez la police, appelez la police! lui crie-t-il. Ces gens essaient de me tuer.» Ahmed le laisse téléphoner. «Il tremblait, il était très effrayé.»

Pendant ce temps, les deux terroristes présumés foncent vers l’ouest, le long de la Charles River, en direction de Watertown, petite ville tranquille de 32 000 habitants semée de maisons individuelles et de jardins, située à 12 kilomètres de Boston. Les forces de l’ordre les prennent en chasse. En quelques minutes, la petite bourgade va se transformer en zone de guerre.

Vers 0 h 45, un échange de coups de feu extrêmement violent éclate au carrefour des rues Laurel et Dexter. Les tirs sont apparemment très nourris. Un film amateur, qui a été diffusé sur YouTube, a saisi au vif cette surréaliste fusillade. On ne voit pas grand-chose dans une nuit noire comme un four, à part les phares jaunes et les girophares bleus de voitures de police. Mais le crépitement des balles est impressionnant.

Les suspects auraient lancé des grenades explosives depuis leur voiture, blessant grièvement un officier de police. Le suspect numéro 1, Tamerlan Tsarnaïev, tombe à son tour. Il est transporté en urgence à l’hôpital Beth Israël Deaconess Medical Center, où il mourra de multiples blessures par balles plus tard dans la nuit. En revanche, son jeune frère Djokhar s’échappe avec sa voiture, qu’il finit par abandonner dans une rue de Watertown.

L’aube pointe sur une Amérique stupéfiée, qui a pu suivre en direct les événements, toutes les chaînes américaines ayant travaillé en direct, toute la nuit sur les lieux de la bataille. À 4 h 30 du matin, un officier de police tient une conférence de presse pour appeler la population à se calfeutrer chez elle et à n’ouvrir les portes sous aucun prétexte, sauf bien sûr en cas de visite des forces de police.

Celles-ci ont convergé par centaines vers Watertown, se déployant partout pour un minutieux quadrillage. Dans les rues, les habitants choqués peuvent apercevoir à chaque carrefour les hommes des forces spéciales de la police de Boston et du Massachusetts, vêtus de noir, harnachés de gilets pare-balles, casqués et protégés jusqu’au menton.

Des centaines d’autres agents de police et de la garde nationale sont présents avec divers uniformes. Ils se déploient, fusil-mitrailleur à la main, frappant aux portes, inspectant les maisons. Des habitants curieux passent la tête aux fenêtres.

«Ce sont des barbares»

«Voici la vue de ma maison, c’est fou», écrit Shawan England, une habitante qui a tweeté une image de son jardin, où l’on aperçoit deux hommes en treillis planqués, fusils à l’épaule. Toute la région de Boston est comme sous couvre-feu. Les transports ont été arrêtés, les écoles fermées et la plupart des entreprises ont décidé d’interrompre leur activité pour la journée. On se croirait dans une série télévisée américaine, sauf qu’il s’agit de la réalité. «C’est très déstabilisant de voir Boston sous ce jour. Il s’agit d’un lieu tellement convivial», confie Evan Diamond, un ancien de Boston.

À la Maison-Blanche, le président a été briefé toute la nuit et la matinée dans la situation room par sa conseillère antiterroriste, Lisa Monaco, et les responsables de toutes les agences impliquées. «Toute cette semaine, nous avons été en confrontation directe avec le mal», a dit le secrétaire d’État John Kerry, ancien sénateur du Massachusetts.

Des informations commencent à poindre sur le passé des deux frères, originaires de la petite république caucasienne de Tchétchénie. Ce qui frappe, dans les informations qui émergent, c’est qu’ils ont passé une grande partie de leur vie, enfants, en Amérique, où ils sont arrivés en 2002, fuyant l’horreur de la guerre entre les indépendantistes tchétchènes et l’armée russe. Ils ont étudié dans une école américaine avant de rejoindre un collège local.

Dans la communauté des réfugiés tchétchènes d’Europe et d’Amérique, d’ordinaire très intégrée, c’est la consternation. Les amis d’université et d’école de Djokhar n’en croient pas non plus leurs oreilles, parlant de lui comme d’un chouette type, toujours souriant et bon camarade. «Je suis profondément choqué, dévasté», lance Ruslan Tsarni, oncle des deux frères, depuis la petite ville de Gaithersburg dans le Maryland, où il a appris la nouvelle. «Je suis sans mots. Ils ne méritent pas d’avoir vécu, ce sont des barbares, j’ai honte, ce sont les fils de mon frère, je n’ai rien à voir avec ces salauds», dit-il encore horrifié, les traitant de «losers», «incapables de trouver leur place dans la société et haïssant tout le monde pour cela».

Au Daguestan, leur père Anzor dit ne pas croire à leur responsabilité. « Ils ont été piégés par les services spéciaux », dit-il, en plein déni.

Pendant de longues heures encore ce vendredi, le fuyard est resté introuvable. «Vous pouvez sortir de chez vous, mais restez très vigilants », annoncent les forces de l’ordre lors d’un point de presse, un peu avant sept heures.

La suite ressemble à un scénario de thriller : quelques minutes plus tard, un habitant décide de sortir prendre le frais dans son jardin situé sur l’arrière de sa maison, au 67 rue Franklin. Tandis qu’il marche vers son bateau, un « jouet » qu’il adore, confiera en plaisantant un de ses voisins sur twitter, il découvre des traces de sang sur la housse blanche qui le recouvre. Pas du genre peureux, notre homme décide de soulever la housse et aperçoit l’adolescent fuyard recherché par des milliers de policiers, tapi au fond et blessé. Il se précipite dans sa maison pour appeler la police, qui accourt en gros bataillons pour cerner le bateau. Détail qui en dit long sur les moyens technologiques des forces spéciales américaines, un hélicoptère qui vient tournoyer au dessus du jardin et détecte la chaleur d’un corps grâce à une caméra infrarouge, confirmant les dires du propriétaire du bateau.

Une fusillade nourrie commence, qui paraît interminable sur les vidéos amateurs postées par des voisins sur Internet. A 8H45, l’équipée tragique et insensée de Dzokhar Tsarnaev s’achève. Sérieusement blessé, selon la police, il est emmené en détention à l’hôpital Beth Israël, où son frère est mort la veille de ses blessures et où il va être interrogé. «Nous l’avons », twitte le maire de Boston Thomas Menino. Dans les rues de la ville, c’est l’explosion de joie. Les gens sortent dans la rue et applaudissent les véhicules blindés et les patrouilles de police Swat, qui se retirent. Certains tapent sur les carrosseries pour marquer leur gratitude, en criant « USA ». Il est vrai que l’enquête et la traque ont été menées de main de maître et en un temps record – à peine 4 jours – par le FBI, en collaboration avec la police de Boston et maintes autres agences.

A 10 heures, le président fait son apparition devant les caméras à la Maison Blanche. Il exprime sa « profonde gratitude » aux forces de l’ordre. « L’agenda de haine des deux terroristes a échoué car les Américains refusent de se laisser terroriser », dit Barack Obama, qui appelle le pays à rester fidèle « à l’unité et la diversité qui font sa force », manière de dire que les récents évènements ne doivent pas conduire à ostraciser les musulmans. Il souligne aussi que maintes questions restent sans réponses et que l’enquête doit continuer pour comprendre « pourquoi » deux jeunes gens grandis aux Etats-Unis ont pu ainsi se retourner contre leur pays d’adoption.

lefigaro.fr

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