La mystérieuse affaire du complot béninois

Polar béninois

Après les révélations d’une tentative d’assassinat à l’encontre du président béninois Thomas Yayi Boni, les Béninois, sous le choc, commencent à questionner l’affaire qui a tout de l’intrigue policière. Un complot ? Oui, mais contre qui ?

Le «complot de Cotonou» défraye la chronique. Deux jours après la révélation d’une tentative d’assassinat contre le président du Bénin Thomas Yayi Boni, les Béninois sont toujours sous le choc. Mais, peu à peu, ils commencent à interroger les faits. Un complot, certes, mais contre qui ? Orchestré par qui ? L’affaire, pour le moins romanesque, possède tous les ingrédients d’une intrigue policière à rebondissements.
Un casting de haut vol
Tout d’abord, il y a un chef de l’État qui a échappé in extremis à la mort par empoisonnement. Ensuite, sa nièce, Zoubérath Kora-Séké, intrigante trop bavarde qui a dévoilé le terrible projet à son petit ami et à sa sœur qui auraient tout fait capoter en divulguant ces informations à l’intéressé. Mais également le médecin personnel du président, Ibrahim Mama Cissé, qui aurait accepté de remplacer les habituels cachets du président par des pillules empoisonnées. Et enfin Moudjaidou Soumanou, un ancien ministre qui aurait joué les passeurs et récupéré les fameux médicaments à l’aéroport.
Derrière toute cette opération, l’indispensable commanditaire incarné, d’après les premiers soupçons, par le riche entrepreneur Patrice Talon. Selon le parquet de Cotonou, cet ancien proche du président Yayi Boni, qui vit désormais en Belgique, aurait promis un milliard de francs CFA à chacun des protagonistes pour accomplir le forfait.
«Le 17 octobre dernier, lors du séjour de Yayi Boni à Bruxelles [en tant que président de l’Union africaine, ndlr], sa nièce qui l’accompagnait aurait été contactée et invitée dans l’hôtel où logeait Patrice Talon. Ce dernier a réussi à convaincre Zoubérath pour qu’elle administre à Yayi des produits qui lui seront remis par le médecin Ibrahim», expliquait le 22 octobre le procureur Justin Gbènamèto, lors d’une conférence de presse au palais de justice de Cotonou.
À leur retour à Cotonou, Moudjaidou Soumanou, l’ancien ministre du Commerce et de l’Industrie, aurait récupéré les produits toxiques à l’aéroport pour les donner au médecin Ibrahim : «Il semblerait que ce soit des produits toxiques qu’on a mis à la place des produits réels. Donc, quand vous voyez l’emballage, vous n’allez vous rendre compte de rien, sauf celui qui est averti à l’avance», a poursuivi le procureur. Mais le président, justement averti du complot fomenté, parvient à y échapper.
 la nièce, le ministre et le médecin ont été interpellés et sont actuellement sous les verrous à Cotonou pour «tentative d’atteinte à la vie du chef de l’État». Le parquet a annoncé qu’un mandat d’arrêt international serait délivré contre Patrice Talon et l’un de ses proches, Olivier Boko.
Talon, auteur ou victime présumée ?
L’histoire de Talon est celle d’un favori qui tombe en disgrâce. Ancien proche du pouvoir, Patrice Talon a soutenu financièrement la campagne présidentielle de Boni Yayi en 2006 alors qu’il était le magnat du coton, première puissance financière du Bénin. Mais en début d’année, il a perdu le contrat de la gestion du Programme de vérification des importations (PVI) chargé de fixer les taxes douanières dans le port de Cotonou – mobile probable du complot, selon des proches du président. Talon a également été mis en cause dans une affaire de mauvaise gestion de subventions pour le coton.
Visé par une plainte du ministre de l’Agriculture en avril, Talon a été arrêté 48 heures et ses avocats ont dénoncé une cabale contre lui. Selon eux, le chef de l’État n’aurait pas apprécié les prises de positions de Talon contre une réforme de la Constitution qui permettrait à Yayi Boni – réélu en 2011 avec 53 % des suffrages malgré des accusations de fraudes – de briguer un troisième mandat.
Aussi, cette énième affaire impliquant Patrice Talon n’est pas sans intriguer au Bénin. «L’homme d’affaire est devenu l’homme à abattre. Il est épié de Cotonou à Paris, persécuté et même parfois soupçonné de tout. Les complots contre la République, les soupçons de coups d’État, les grèves des travailleurs, les attaques en règle d’opposants contre le chef de l’État dans les médias….tout lui est imputable», écrit Marcel Zoumènou dans la Nouvelle Tribune du 22 octobre, allant jusqu’à parler de «talonophobie» :
Arrestation à répétition dans l’entourage de Yayi Boni
Marcel Zoumènou  note également la multiplication suspecte des arrestations dans l’entourage de Thomas Yayi Boni, notamment celles de Pascal Todjinou, secrétaire général de la Confédération générale des travailleurs du Bénin (CGTB) – et de Valentin Somassé, coordonnateur du projet d’appui au développement des filières lait et viande. Leurs interpellations respectives, les 16 et 19 octobre, ont fait l’objet de rumeurs d’arrestations politiques. Mais le même procureur, Justin Gbènamèto, avait démenti toute velléité de politisation de ces dossiers.
Autre interpellation : celle de Lionel Agbo, ancien conseiller spécial du président de la République, qui passait mercredi 24 octobre devant la justice béninoise pour avoir dénoncé, en septembre, «la grande corruption» au sein du palais présidentiel et pour «offense à la personne» du président. Lui aussi soupçonnait le président de vouloir s’accrocher au pouvoir à la fin de son second mandat en 2016.  
Selon Joseph Djogbenou, avocat de deux des trois inculpés dans l’affaire de l’empoisonnement du président, le complot n’est donc peut-être pas celui que l’on croit. «On ne peut pas dire dans quelles conditions les déclarations ont été obtenues et quel est le contenu des déclarations. Il y a encore beaucoup plus d’opacité que de lumière. Déjà, alors que l’on est soumis au secret de l’instruction, on a divulgué l’essentiel», déclarait Me Djogbenou à l’issue de la déclaration du procureur à la presse, le 22 octobre.
«De deux choses, l’une : soit Patrice Talon est effectivement commanditaire du coup et cerveau du complot contre le chef de l’État, soit c’est ce dernier qui ourdit contre Patrice Talon un complot, dans la suite des actes posés depuis peu pour mettre à mal tous ses intérêts économiques», résumeOlivier Assinou dans le quotidien béninois en ligne Adjinakou. Une intrigue, deux versions, deux scénarii possibles, un procès à venir : les délibérations promettent d’être tendues.
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