Quel avenir pour l’Iran après l’élection de Rohani?

Si elle est loin de bouleverser le système, l’élection inattendue du modéré Hassan Rohani à la présidence devrait, à tout le moins, réduire les fractures politiques intérieures et, peut-être, inaugurer une ère de détente avec l’Occident.

Les voies d’Allah sont impénétrables. Le religieux Hassan Rohani, considéré comme le plus modéré des candidats en lice à la présidentielle iranienne, a été élu dès le premier tour contre ses adversaires ultraconservateurs, raflant 50,68 % des

suffrages. La rue iranienne, qui avait grondé de colère après la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en 2009, a exulté le 15 juin à l’annonce du résultat. Dans un étonnant message ayant valeur de caution démocratique de la part de l’ennemi juré, le département d’État américain a salué le « courage du peuple iranien, qui est allé voter et a fait entendre ses voix ». Et Paris, qui avait rejeté catégoriquement la participation de l’Iran à la prochaine conférence de Genève sur la Syrie, a dû faire sa révolution diplomatique par la voix du président François Hollande : « Si [le président Rohani] peut être utile, il sera le bienvenu à cette conférence. »

Diplomates, médias occidentaux, experts internationaux et les Iraniens eux-mêmes semblent avoir été stupéfaits par cette victoire inattendue. Quand tous annonçaient une élection jouée d’avance entre candidats exclusivement conservateurs, « surprise » est le premier mot qui qualifie l’événement. Le Financial Times va jusqu’à titrer sur le « triomphe du réformateur » dans son édition du 17 juin. « «Prudence» est le premier mot que j’emploierais », tempère Bertrand Badie, éminent spécialiste des relations internationales à Sciences-Po Paris et d’origine persane par son père. « D’une façon générale, je trouve les commentateurs très imprudents. Ils l’avaient été, par exemple, dans la caricature qui avait été faite du phénomène Ahmadinejad. Nous croulons sous le poids des a priori concernant l’Iran. Et cela nous amène à des réflexions beaucoup trop brutales et carrées par rapport à la complexité de la situation. »

Expérience

Cette victoire surprise, Rohani la doit sans doute au subtil jeu politique iranien et à un concours de circonstances difficilement prévisible : alors que le seul autre candidat centriste s’effaçait à son profit, ses cinq adversaires ultraconservateurs se maintenaient tous dans la course, dispersant les voix de leur électorat. Et, alors qu’on s’attendait au boycott électoral des partisans du camp réformateur, dont les leaders Karoubi et Moussavi sont assignés à résidence depuis 2011, le soutien de l’ancien président réformateur Khatami en a incité beaucoup à rejoindre les bureaux de vote. Grand enjeu latent de ce scrutin, la participation a atteint près de 73 %, confortant la légitimité populaire du régime et réduisant la fracture politique ouverte en 2009. Qui est donc Hassan Rohani ?

Qu’a-t-il laissé entendre de ses intentions présidentielles ? Et, surtout, quelle sera sa marge de manoeuvre sous l’autorité du Guide suprême, Ali Khamenei ? Ce clerc de 64 ans portant le titre de hodjatoleslam (« autorité de l’islam ») a effectué une longue carrière au service de l’État, mais il était moins connu des Iraniens avant la campagne que des diplomates occidentaux pour avoir été négociateur en chef sur le dossier nucléaire entre 2003 et 2005. Petites lunettes rondes, barbe blanche soigneusement taillée, le visage souvent illuminé par un sourire bienveillant, ce père de quatre enfants qui se qualifie volontiers de modéré aujourd’hui est un homme du sérail. Jeune clerc, il a embrassé à l’âge de 17 ans, en 1965, la cause de l’ayatollah Ruhollah Khomeiny et a sillonné le pays pour diffuser son message jusqu’au triomphe de la révolution en 1979.

Il a d’ores et déjà annoncé un allègement du contrôle sécuritaire.

Celui qui apparaît ces jours-ci comme une blanche colombe après les huit années de présidence du belliqueux Ahmadinejad est rapidement devenu un rouage important du système sécuritaire iranien. Pendant la campagne présidentielle, un long clip rappelait son engagement dans la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988. Membre du Conseil suprême de défense à partir de 1982, il prend la direction de son comité exécutif entre 1986 et 1991, charge qu’il cumule un temps avec celles de vice-commandant en chef des forces armées (1988-1989) et de commandant des forces aériennes (1986-1991). En 1989, il devient pour seize ans secrétaire général du Conseil suprême de sécurité nationale. Il continue d’y représenter le Guide, en tandem avec Saïd Jalili, son concurrent à la présidentielle, un ultraconservateur aux accents guerriers dont le statut de favori du Guide avait fait craindre dans les chancelleries la victoire d’un « grand résistant » à l’hégémonie occidentale.

Diplomate

Parfaitement initié aux affaires de défense et de sécurité, ce titulaire d’un doctorat en droit de la britannique Glasgow Caledonian University a fait la preuve de ses capacités de dialogue lorsqu’il était négociateur en chef sur le nucléaire. Les quelques progrès qu’il a obtenus lui ont valu le titre de « cheikh diplomate ». Il était en effet parvenu à éviter les sanctions en concédant une suspension temporaire de l’enrichissement d’uranium en 2004, activité relancée au lendemain de l’élection d’Ahmadinejad en août 2005. « Était-ce l’effet Rohani ou l’effet de contexte ? s’interroge Badie. C’était en effet le moment où l’Iran était absorbé par la crise irakienne et espérait retirer les bénéfices de l’invasion américaine en Irak. Il s’agissait de ne pas faire monter trop ostensiblement la tension. C’était aussi une période où la question du nucléaire n’avait pas encore atteint le stade d’acuité que nous lui connaissons maintenant. »

Hassan Rohani reste donc un grand conservateur, un proche du Guide, mais qui a su, les années passant, mettre de l’eau dans son thé, jusqu’à affirmer dernièrement qu’il se situait « dans la continuité de Rafsandjani et de Khatami », le centriste et le réformateur qui ont présidé la République islamique de 1989 à 2005. « Ce n’est pas du passé de Rohani qu’on peut tirer quelque information que ce soit sur la suite des événements, mais du présent, de son attitude pendant la campagne électorale », poursuit Badie. Une campagne subtilement menée, en rupture avec la présidence étouffante d’Ahmadinejad, en opposition avec le radicalisme de ses adversaires mais en continuité avec les principes du régime et en harmonie avec le Guide. Il a fait sienne la priorité des Iraniens, à savoir résoudre la très grave crise économique qui frappe le pays et qu’il n’a pas hésité à lier à la résolution du dossier nucléaire et à la levée des sanctions commerciales et financières internationales. Quand son adversaire Jalili, actuel négociateur en chef sur le nucléaire, prônait obstinément le renforcement d’une « économie de la résistance », Rohani fustigeait la rigidité de celui qui, au lieu de négocier, « ne fait que répéter ses propres positions ».

Subtilité

Dans ce domaine ultrasensible, le nouveau président donnait, le 17 juin, quelques indices sur sa méthode. S’il refuse d’envisager la suspension des activités d’enrichissement d’uranium que les Occidentaux avaient obtenue de lui en 2004 (le programme est maintenant bien trop avancé pour être annulé), il promet de chercher à rétablir la confiance avec la communauté internationale en faisant preuve de « plus de transparence pour montrer que [ces] activités s’inscrivent dans le cadre des règles internationales ». Certes, l’on peut s’attendre à une rupture avec l’ère Ahmadinejad, et Rohani a annoncé un allègement du contrôle sécuritaire et de l’ordre moral rigoriste qui avait été imposé.

Mais quelle est sa réelle marge de manoeuvre au regard de la toute-puissance de Khamenei ? Fort d’une légitimité populaire dont ne bénéficie pas son supérieur, il pourrait être tenté de s’en distinguer. Pour Badie, « le premier round est gagné, et le deuxième round se jouera sur sa capacité à répondre aux attentes qu’il a fait naître : celle de se définir par rapport au Guide et de ne pas être trop paralysé par celui-ci, celle de s’ouvrir aux Occidentaux sans se soumettre à leurs diktats (c’est peut-être la sagesse diplomatique occidentale qui fera la décision) et, enfin, celle de ranimer l’économie. Si Rohani perd ne serait-ce que l’un de ces trois paris, il tombe ».

Jeuneafrique.com

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