Immigration : le Sénat américain ouvre la voie

Huit élus républicains et démocrates ont réussi à obtenir à l’arraché le vote d’un ambitieux projet de loi.

Le Sénat américain a ouvert la voie. Mais la Chambre suivra-t-elle? Jeudi soir, sur la colline du ­Capitole, 68 sénateurs, dont 14 républicains, ont approuvé un ambitieux projet de loi visant à réformer le système d’immigration américain, une avancée rare au sein d’un Congrès plus divisé que jamais. Trente-deux sénateurs ont voté contre.

Ce vote négocié à l’arraché par un «gang» de 8 élus démocrates et républicains éminents -dont les sénateurs John McCain, Marco Rubio, Charles Schumer et Robert Menendez- prévoit d’ici à treize ans une légalisation de 11 millions d’illégaux en échange du paiement de milliers de dollars d’amendes et d’arriérés d’impôts.

Pour «compenser» cette régularisation massive -ou plutôt faire en sorte qu’elle ne déclenche pas une nouvelle vague d’immigration-, les sénateurs républicains, qui ont rédigé le texte, ont obtenu de leurs homologues démocrates un formidable plan de renforcement de la frontière avec le Mexique: au mur déjà érigé sur la ligne de séparation entre les deux pays viendraient s’ajouter quelque 850 kilomètres de barrières et près de 20.000 gardes-frontières supplémentaires seront déployés dans les États frontaliers. Le coût total de cet effort devrait s’élever à 40 milliards de dollars. Toujours dans le but d’assécher le flot de l’immigration illégale, le projet de loi prévoit aussi d’instaurer un programme de vérification informatique sophistiqué obligeant les entreprises à s’assurer de la légalité du statut des ouvriers et employés qu’ils embauchent. Les programmes d’accueil temporaire de main-d’œuvre légale, aussi bien pour les cadres scientifiques qualifiés que pour les ouvriers agricoles et les employés du secteur de la restauration, devraient être en revanche élargis.

Jamais une majorité bipartisane n’aurait émergé au Sénat en faveur d’un tel projet, s’il n’y avait eu la défaite électorale de Mitt Romney en novembre 2012. Sonnées par son score piteux au sein des votants hispaniques, les têtes pensantes du Parti républicain ont amorcé une stratégie de reconquête politique des Latinos, population en plein essor qu’ils s’étaient aliénés en prônant une politique de reconduction systématique des illégaux à la frontière. Ils en ont conclu que bloquer la réforme de l’immigration souhaitée par l’Administration Obama creuserait un fossé fatal entre l’électorat hispanique et le Parti républicain, condamnant à long terme ce dernier à la marginalisation.

Le vote de jeudi est la victoire de leur point de vue. Elle profite aussi à Barack Obama, qui rêve de résultats concrets après un début de second mandat très difficile, vu la paralysie du Congrès sur presque tous les autres fronts. «Personne n’a obtenu exactement ce qu’il voulait, ni les démocrates, ni les républicains, ni moi. Mais le projet préserve les principes de bon sens que j’avais établis… Le Sénat a fait son travail», a jugé, vendredi, le président américain depuis l’Afrique, où il est en voyage.

Mais la bataille est loin d’être finie. Si le sénateur américano-cubain Marco Rubio a mouillé sa chemise, au risque calculé de s’aliéner les militants Tea Party lors d’une éventuelle course présidentielle en 2016, le speaker de la Chambre conservatrice John Boehner a averti que ses troupes n’avaient pas l’intention de voter en l’état le texte du Sénat. «Nous allons rédiger notre propre projet», a-t-il lancé, très sec.

La question est de savoir si les conservateurs purs et durs qui peuplent la Chambre résisteront à la pression de la direction du parti et parviendront à tuer «le projet de loi» en le dénaturant totalement. Beaucoup d’entre eux considèrent le plan sénatorial comme une amnistie pure et simple des illégaux, qui récompense la violation de la loi et accouchera de nouvelles vagues d’immigrants. Les «digues» prévues par le projet sont censées les rassurer, mais le débat promet d’être acharné.

L’un des problèmes, notait ce vendredi le Washington Post, vient du fait que leurs circonscriptions ayant été rendues homogènes par un découpage électoral très partisan, ces élus ne sont pas confrontés à la pression du vote latino, une réalité micropolitique qui les empêche de prendre conscience du danger plus général qui guette leur parti. Les optimistes soulignent qu’une association peu commune d’intérêts ­privés, de syndicats et de lobbys politiques permettra de sauver le plan. Les grands géants de l’informatique comme Microsoft, Apple ou Google se sont notamment engagés en première ligne au côté du gang des huit, appelant à ouvrir les vannes de l’immigration hautement qualifiée. Les pessimistes prévoient au contraire un saucissonnage de la législation, qui en maintiendrait certains éléments mais affaiblirait sa portée globale.

Une chose est sûre. Le speaker John Boehner se retrouve une fois de plus à la barre, dans un rôle clé. Au tournant de l’année, il avait échoué à trouver le compromis budgétaire dont le pays a tant besoin. Fera-t-il mieux en matière d’immigration? «Un chapitre historique sur l’immigration va s’écrire cet été. M. Boehner pourrait aider à le rédiger», note le New York Times.

lefigaro.fr

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