L’Égypte fait le bilan des échecs de Morsi et lui crie : «Dégage!»

Un an après l’élection du président islamiste, la population a perdu ses illusions et se mobilise à nouveau ce dimanche au Caire.

Tout ça pour ça. Mercredi soir, dans un ultime effort de réconciliation, Mohammed Morsi a fini par reconnaître certaines «erreurs», en proposant d’amender la Constitution. Mais son discours fleuve de deux heures et demie, parsemé de piques sournoises lancées à ses opposants, n’a fait qu’exacerber leur colère et leur détermination à manifester en masse ce dimanche, date anniversaire de son investiture.

En milieu d’après-midi, ils étaient des milliers a hué le président islamiste sur la place Tahrir. Hommes, femmes et enfants agitaient une multitude de cartons rouges en scandant «Morsi, dégage», au son des sifflets et des vuvuzelas.

«Chaque nouveau jour qui passe creuse davantage le fossé qui nous sépare de lui», expliquait cette semaine Mahmoud, 42 ans. Lui, le vendeur ambulant du quartier populaire d’Imbaba, ex-fan des Frères musulmans, électeur de celui qui promettait une «Nahda» («Renaissance»)  n’a désormais qu’un mot à la bouche: «Erhal» («Dégage!»). Rédigé en lettres arabes, il en a d’ailleurs fait la nouvelle enseigne de son chariot, où des dizaines de pastèques croulent sous des portraits du raïs islamiste barrés d’une croix rouge.

Dans cette Égypte postrévolutionnaire, où la déprime a chassé l’euphorie des folles journées de janvier 2011 qui menèrent à la chute de Moubarak, un récent sondage conduit par l’Institut égyptien Baseera, publié le 25 juin, révèle que seuls 32 % des personnes interrogées approuvent l’action de l’actuel président, contre 42 % le mois dernier et 78 % à l’issue de ses 100 premiers jours. La Confrérie, dont il est issu, est elle aussi en crise de popularité. Aux récentes élections syndicales, notamment universitaires, ses représentants ont essuyé un sérieux revers par rapport à l’an passé.

C’est que le bilan des douze premiers mois de Morsi est bien sombre. Accusé par ses adversaires laïcs de chercher à «frériser» le pays, il est surtout considéré comme responsable de la débandade économique. «Il a totalement échoué à répondre aux attentes de la révolution», s’emporte Khaled Daoud, le porte-parole du Front de salut national, la principale coalition de l’opposition. Pour lui, la vraie «rupture» date du référendum sur la loi fondamentale du pays, à l’automne dernier: un texte hautement controversé, accusé d’avoir été imposé au forceps, après un amendement constitutionnel élargissant temporairement les pouvoirs du président. «C’est un texte rédigé pour ses partisans, sans prendre en compte les attentes du reste de la population, dit-il. Les Frères cherchent à réinstaurer la dictature, mais cette fois-ci avec une connotation religieuse.»

Un rapport brûlot publié jeudi par une vingtaine d’ONG locales, dont l’Institut du Caire pour les études sur les droits de l’homme, dénonce la perpétuation des actes de torture en prison, l’arrestation arbitraire d’activistes, les pressions exercées sur les journalistes et l’incitation de plus en plus systématique à la violence. Cette dernière vient de trouver sa plus sombre illustration avec le massacre, cette semaine, de quatre membres de la minorité chiite.«Imaginez un président qui, loin de dénoncer la barbarie, encourage ses citoyens au djihad en Syrie et autorise les plus radicaux des prédicateurs à insulter publiquement les dissidents comme s’ils étaient de simples voyous. Voilà le résultat!», observe Hamza, un activiste.

Contraste saisissant: un projet de loi sur le contrôle renforcé des ONG, défendu par le bureau de la présidence, envisage, lui, des restrictions draconiennes sur leur création, leurs activités et leur financement. Interrogés sur cette initiative, les partisans de Morsi avancent le besoin de «préserver l’intérêt national et de se protéger contre les complots étrangers». «Si la loi finit par passer, serons-nous là encore demain pour pouvoir dénoncer ces atteintes aux droits de l’homme?», s’inquiète Hamza.

Au sein des couches défavorisées, dont fait partie Mahmoud, le vendeur de pastèques, les préoccupations sont avant tout d’ordre économique. Le chômage est en hausse. L’inflation due à la chute de la livre égyptienne provoque une baisse des achats de produits de consommation. Sans compter la multiplication des coupures de courant et la pénurie en carburant à l’origine d’interminables files d’attente dans les stations essence. Alors que les réserves du pays s’amenuisent, sous l’effet de la chute du tourisme et des investissements étrangers, la lenteur des négociations pour l’obtention d’un prêt du FMI n’augure rien de bon pour l’avenir proche.

À sa décharge, Morsi a hérité d’une responsabilité bien délicate en se retrouvant aux commandes d’un pays longtemps miné par la corruption et le manque de transparence. Mais ses adversaires lui reprochent son incapacité à s’entourer de personnes compétentes pour sortir l’Égypte de l’impasse. Exemple, cette augmentation soudaine, un soir de début décembre, de taxes sur certains produits, aussitôt annulée dès le lendemain matin. «L’exécutif du pays n’a aucune idée sur la façon de diriger l’Égypte. Le problème, ce n’est pas qu’ils sont Frères musulmans ou libéraux. Le problème, c’est que ce sont des gens sans vision ni expérience (…) Ils sont simplement incapables de gouverner le pays», observe l’opposant Mohamed ElBaradei, leader du parti Dostour, dans une tribune publiée sur le site du magazine américain Foreign Policy.

lefigaro.fr

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