Cameroun: Amadou Ali en sursis?

Autrefois redouté, Amadou Ali était le grand ordonnateur de l’opération Épervier. Aujourd’hui, il pourrait en être la victime. L’ancien ministre de la Justice est soupçonné de détournement de fonds.

Yaoundé, le 8 mai. Un homme quitte le bâtiment de la direction de la police judiciaire, visiblement soulagé. Arrêté la veille à l’aéroport alors qu’il s’apprêtait à prendre un avion pour la France, Francis Dooh Collins vient d’être auditionné par les policiers chargés des enquêtes économiques et financières. À 53 ans, ce métis franco-camerounais qui se présente comme un expert en intelligence économique est, selon le procès-verbal obtenu par Jeune Afrique, soupçonné de déclaration mensongère, de diffamation et de dénonciation calomnieuse.

Que lui reproche-t-on ? D’avoir fourni de fausses informations dans des fiches répertoriant les comptes bancaires à l’étranger de certaines personnalités camerounaises, poursuivies pour détournement de fonds dans le cadre de l’opération anticorruption Épervier. À Gilles Roger Belinga, l’ancien directeur général de la Société immobilière du Cameroun (SIC), qui purge une peine de vingt ans de prison ferme pour détournement, l’une de ces listes attribue quatre comptes – inexistants après vérification -, au sein notamment du Crédit agricole et de la banque d’investissement Natixis. À Emmanuel Gérard Ondo Ndong, l’ancien directeur général du Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale (Feicom), à Jean-Baptiste Nguini Effa, de la Société camerounaise des dépôts pétroliers (SCDP), et à bien d’autres personnalités poursuivies, les listes établies attribuent aussi, et toujours à tort, des comptes à l’étranger. « Je n’ai donné aucun nom […] et n’ai jamais fourni de comptes sur ces personnes, s’est défendu Dooh Collins devant les enquêteurs. Je pense qu’Amadou Ali [ministre de la Justice de 2001 à 2011] peut mieux édifier l’enquête sur la question. »

Épée de damoclès

Cela tombe bien, puisque, à travers Dooh Collins, c’est Ali, aujourd’hui ministre délégué chargé des relations avec les Assemblées, la véritable cible de la justice. Car si Paul Biya est l’initiateur de l’opération Épervier, qui a conduit des dizaines de ministres et de directeurs généraux en prison, Ali en a été le maître d’oeuvre. C’est lui qui tenait l’épée de Damoclès au-dessus de la tête de ses collègues du gouvernement. Lui qui, pendant des années, a fait perdre le sommeil à l’élite politico-administrative du pays. Réputé intègre, le chasseur de criminels en col blanc était donc attendu au tournant.

Pour ses adversaires, l’occasion se présente en avril dernier, quand WikiLeaks publie un câble daté d’octobre 2007. L’ambassade américaine à Yaoundé y affirme qu’Amadou Ali a confié à Dooh Collins près de 800 millions de F CFA (1,2 million d’euros) de fonds publics pour financer ses investigations. Les ennemis de l’ancien ministre de la Justice en sont persuadés : Ali a poussé le chef de l’État à couper des têtes des régions du Centre et du Sud, majoritaires dans les filets de l’opération Épervier, pour affaiblir Biya dans son propre fief électoral. Pour eux, le fait que Haman Adama, ancienne ministre de l’Éducation de base issue du Nord, soit tombée elle aussi n’y change rien.

Pendant des mois, la presse fait ses gros titres sur un soupçon de détournement et spécule sur une éventuelle collusion entre le ministre et son enquêteur. Avec une rapidité étonnante, le Tribunal criminel spécial, compétent pour des affaires supérieures à 50 millions de F CFA, ordonne l’ouverture d’une enquête le 17 avril.

Limogeage

Certains prisonniers illustres ont un temps espéré que la révélation de ces fausses informations conduirait à la révision de leur procès ou à leur acquittement. Mais leurs espoirs ont été déçus, aucun d’eux n’ayant été poursuivi, jugé ou condamné sur la base des listes en question. Selon maître Georges Wamba, l’un des avocats de l’État dans l’affaire Albatros, l’un des plus gros scandales de la République, « les juges se sont bornés à traquer les détournements en épluchant les actes de gestion ou en examinant la régularité des procédures, notamment dans la passation des marchés publics ». Ils n’ont donc pas travaillé sur les documents de Dooh Collins.

Pour l’instant, l’enquête piétine, puisque la loi interdit de convoquer et d’entendre un membre du gouvernement à moins que ce dernier n’en formule lui-même la demande. Selon l’un de ses proches, l’ancien ministre de la Justice serait prêt à parler aux enquêteurs et à répondre aux questions concernant les fameux 800 millions de F CFA. Il serait également disposé à expliquer le fonctionnement de la cellule de renseignements financiers mise en place au sein de son ministère et à détailler l’activité de plusieurs autres enquêteurs qui travaillaient sur les mêmes dossiers et qui n’ont jamais été cités jusqu’à présent.

Amadou Ali n’a pas souhaité répondre à nos questions, mais l’un de ses amis assure qu’il « ne fera rien sans demander l’avis du chef de l’État qui, lui, connaît la vérité sur ce dossier ». De fait, le palais d’Etoudi ne comptait pas uniquement sur les renseignements collectés par le ministre de la Justice. En mai 2008, Paul Biya avait par exemple chargé l’avocat français Jacques Vergès d’une mission similaire, sans que ses conclusions aient jamais filtré.

Si Amadou Ali ne se décide pas à venir témoigner, les enquêteurs devront attendre qu’il soit débarqué du gouvernement pour l’entendre. Un limogeage dont ses proches redoutent qu’il n’intervienne au moment des élections législatives et du remaniement qui devrait les accompagner. Pourtant, insiste l’un d’eux, « il ne s’agit en aucun cas d’une affaire d’État. Tout cela n’est que l’un des épisodes d’une guerre au sein du pouvoir. Ces luttes vont s’intensifier en vue d’une éventuelle transition à la tête du pays ».

En attendant, l’intéressé risque gros. À Yaoundé, nombreux sont ceux qui veulent la peau de ce Kanuri de l’Extrême-Nord, qui, bien que marié à une chrétienne du Littoral, agace. D’abord à cause de son record de longévité au gouvernement. Il y est entré en 1983 comme patron de la Gendarmerie nationale et, bien que « rétrogradé » en 2011 au poste de ministre délégué chargé des relations avec les Assemblées, il y siège toujours. Il bénéficie même encore du titre de vice-Premier ministre.

Imprudent

Ensuite, même s’il s’est toujours défendu d’avoir des ambitions pour l’après-Biya, Ali s’est montré imprudent. Selon WikiLeaks, il s’est confié à Janet Garvey, ambassadrice des États-Unis à Yaoundé entre 2007 et 2010. Et voici ce qu’elle écrit : « Ali affirme que les trois régions du Nord qui sont ethniquement et culturellement différentes du reste du Cameroun apporteront leur soutien à Biya aussi longtemps qu’il souhaitera demeurer à son poste, mais que le prochain président ne sera pas [comme Biya] un Beti-Bulu. À la question de savoir ce que le Septentrion ferait si Biya nommait un Beti-Bulu pour lui succéder, Ali répond que le chef de l’État ne prendrait jamais une telle décision. » Des déclarations qui ont valu à Amadou Ali de solides inimitiés parmi les proches de Biya, souvent originaires de la même région et qui se verraient bien lui succéder.

À 71 ans, Ali répète à l’envi que s’il était déchargé de ses fonctions il irait s’établir dans son village de Kolofata, dans l’Extrême-Nord, pour cultiver ses vergers. Pas sûr que cela suffise à apaiser les craintes de ses ennemis. Pas sûr non plus que cela empêche Paul Biya de laisser la justice le rattraper.

Jeuneafrique.com

Cette entrée a été publiée dans A-La-Une, Actualités, Afrique, Multimedia, Politique, avec comme mot(s)-clef(s) , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Réagir