Aurélie Filippetti, crise et chuchotements

Dogmatisme, raideur, copinage… La ministre de la Culture doit faire face à des critiques de plus en plus appuyées des milieux artistiques.

La fronde anti-Filippetti ­gagne du terrain. Après Frédéric ­Mit­terrand qui, dans les colonnes du ­Figaro, dénonçait le 1er juillet, une «politique dogmatique» Rue de Valois, Philippe Caubère s’est fendu, lundi 15 juillet, dans Libération, d’une tribune assassine. Avec la verve qu’on lui connaît, mais de manière un peu décousue, le comédien y dénonce un manque de courage de la part de la ministre de la Culture. Pis, il prête à l’ancienne députée de Moselle des «arguments démagogiques, creux», ainsi qu’un comportement «dictatorial, partial et immoral».

Une colère née de la destitution du Centre dramatique national de Montpellier, le 29 mars dernier, de Jean-Marie Besset. L’écrivain et metteur en scène a été, en effet, remercié avant même qu’il puisse terminer son premier mandat. Une décision sans précédent qui a contribué à tendre les relations. «Avec cette histoire, elle s’est créé un conflit qu’elle aurait pu éviter», souligne-t-on aujourd’hui dans les rues d’Avignon. D’autant que la situation s’est encore dégradée avec l’ultimatum que la ministre a lancé à Daniel Benoin au Théâtre de Nice. Il lui a été interdit de se représenter pour un quatrième mandat (la limite étant fixée à trois, désormais) avec menace à la clé de déconventionner le Centre dramatique national que le metteur en scène, soucieux de respecter la parité chère à Aurélie Filippetti, espérait diriger en tandem avecZabou Breitman. Il est vrai que le responsable a 65 ans et que la ministre peut justifier sa mise à l’écart par souci de rajeunissement.

Plus d’empathie

Derrière les crispations liées à ces nominations et révocations, un grief plus inquiétant se dessine. Celui de vouloir élaborer, sinon dicter, Rue de Valois, les canons d’un art officiel. Une tentation qui serait orchestrée par Michel Orier, directeur général de la création artistique au ministère de la Culture. Il est d’ailleurs le patron de l’inspecteur qui a délivré un avis très défavorable à Jean-Marie Besset, précipitant sa chute. Et qui, selon certains, serait à l’origine du plaidoyer publié parLibération(7 juillet 2013) et signé par vingt-neuf personnalités du monde du spectacle en faveur de la ministre. Son titre? «Il n’y a pas de “valse” dans les Centres dramatiques nationaux».

Comme pour entretenir ce climat de méfiance, à l’ouverture du festival, lorsque l’acteur Vincent Dissez est monté sur le plateau pour lire un texte rédigé par le Syndeac (Syndicat des directeurs d’entreprise d’action culturelle), il n’a pu le faire qu’à la condition qu’une phrase positive à l’égard de la ministre soit ajoutée… Lundi soir, à Avignon, au Potager, lieu des retrouvailles d’après-spectacle, tandis que Nathalie Kosciusko-Morizet s’encanaillait «off» chez Olivier Py – requis sans consentement -, Anne Hidalgo, qui vient ici depuis dix ans, exposait ses projets pour la culture à Paris après avoir vu les spectacles de Christian Rizzo et Faustin Linyekula. Plus loin, dans ce bel espace, au pied de la muraille du Palais, sans dramatiser, les artistes se laissaient aller à leur sentiment de désenchantement. En off, également. Aucun ne veut prendre le risque, en ces périodes de renouvellement de mandat et de coupes budgétaires, de se prononcer publiquement.

Selon eux, Filippetti gagnerait à mieux maîtriser ses dossiers. Et à faire preuve de plus d’empathie. À Paris, le directeur d’un grand établissement public parisien met en cause son assiduité: «Elle ne sort que très peu, rate des événements importants comme si cela ne la concernait pas. S’il y a moins d’argent, poursuit-il, ça peut relever d’une décision générale qui lui est imposée. Mais il faudrait alors que les gens sentent qu’elle les aime et les soutient.» Apparemment, ce n’est plus le cas.

Certains continuent néanmoins à la défendre et mettent en valeur ses combats pour le maintien de l’exception culturelle. Ils soulignent également qu’après avoir pris à partie les mécènes, elle s’est depuis radoucie. La rupture n’est pas encore consommée, mais, mises à mal par les contraintes financières, les illusions se sont envolées. Dur dur d’être ministre de la Culture quand on n’a plus d’argent et qu’on a un président qui semble loin de vos préoccupations.


Six personnalités jugent l’action de la ministre

•Alain Terzian*: «Sans elle, notre système éclaterait en morceaux»

«Je trouve toutes ces critiques à l’égard d’Aurélie Filippetti profondément déplacées dans une situation budgétaire aussi difficile. On doit être solidaire car il s’agit de faire plus et mieux avec moins. Elle a fait un travail exceptionnel avec François Hollande pour défendre l’exception culturelle à Bruxelles. Sans cette détermination, tout notre système éclaterait en morceaux. Quant à la polémique des nominations, je pense que l’on n’est jamais propriétaire de son poste.»

* Producteur, président de l’Académie des Césars

•Didier Fusillier*: «Il faut changer la matrice»

«Le désenchantement est logique: baisser les crédits de la culture à 0,73 % alors qu’elle est un instrument de cohésion sociale est incompréhensible. En outre, le désenchantement vient aussi qu’en ce début du XXIe siècle, on se refuse à penser la culture autrement que dans les années 1970. L’époque Lang a vécu. Il faut changer radicalement la matrice et instaurer un esprit de coopérative pour que l’enthousiasme renaisse.»

* Directeur de Lille 3000 et prochain responsable de Mons 2015, capitale européenne de la culture.

•Guillaume Gallienne*: «Elle se bat bien pour l’exception culturelle»

«J’ai envie de la défendre car je trouve d’une part que l’on oublie trop vite la politique menée par ses prédécesseurs et notamment celle de Renaud Donnedieu de Vabres qui avait renouvelé tout l’échiquier des directeurs de théâtre. Et je n’ai pas le souvenir qu’on lui ait fait autant de procès. D’autre part, parce qu’on la flingue absolument de tous les côtés sans lui laisser le temps de se construire un bilan. Il y a eu des maladresses en particulier vis-à-vis du Centre dramatique de Nice. Mais, franchement, au moins, elle ne pratique pas la politique de l’autruche. Et puis, avec toutes ces histoires, on oublie trop vite qu’elle se bat très bien pour le livre et l’exception culturelle.»

* Sociétaire de la Comédie-Française

•Marc Missonnier*: «Pourra-t-elle résister aux pressions?»

«Il s’agit davantage de déception et d’inquiétude. Celle de voir Aurélie Filippetti manquer de poids politique. À moins que la ministre souffre du peu d’intérêt que l’exécutif porte (François Hollande, NDLR) à la culture. Je crains qu’au moment où le cinéma est fragilisé par la transition numérique mais aussi la baisse des préfinancements par les chaînes de télévision, le ministère des Finances ait raison de l’autonomie du Centre national du cinéma. Nous ne savons pas si la ministre pourra résister aux pressions qui se multiplient.»

*Producteur et président de l’Association des producteurs de cinéma

•Pascal Thomas*: «Elle défend le système de financement du cinéma»

«Pour moi, un ministre qui n’a pas de budget n’a pas de compétence et fait de la figuration. Aurélie Filippetti n’a pas d’argent et ses moyens sont limités. Dans un portrait paru dans Le Monde, on la compare à Antigone, Hermione et Bérénice, rien que ça! C’est surtout une jeune femme obéissante et ambitieuse qui veut avoir la main sur les nominations, cette vieille manie des socialistes. À son actif, elle défend le système français de financement du cinéma. Et il est vrai qu’il n’y a pas de meilleure publicité pour un pays que les films qu’on y fait.»

* Réalisateur

•Laurence Equilbey*: «Courageuse sur la place des femmes»

«Au moins, elle s’intéresse à la place de la femme dans le milieu culturel. Je trouve ses positions très courageuses. Elle a également raison de limiter à trois les mandats de direction de centres artistiques. Pour moi, c’est une règle absolue à respecter. Ceci dit, je l’exhorte à rencontrer plus les artistes. On se croise souvent, mais j’aimerais avoir des échanges plus importants.»

lefigaro.fr

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