Loi anti-récidive : les victimes rejettent le projet Taubira

Familles et associations se mobilisent contre la réforme de la politique pénale annoncée pour la rentrée.

Le 19 octobre 1991, c’est jour de fête pour Ingrid Van de Portaele: elle fête ses 10 ans, entourée de ses amis, de sa famille. Elle se promène, en compagnie de sa cousine de 9 ans. Les deux fillettes ne reparaîtront plus. Leurs corps seront retrouvés une quinzaine de jours après leur enlèvement. Torturées, assassinées, jetées dans un gouffre du Gard. L’auteur de ces crimes, Christian Van Geloven, n’est pas inconnu de la justice: en 1984, il écope de quatre ans de prison à Orléans et, lorsqu’il tue Ingrid et sa cousine Muriel, il attend deux autres jugements pour agressions sexuelles sur mineurs…

Cette histoire, Chantal Van de Portaele l’a récemment racontée une énième fois, par écrit. Accompagné de vingt-cinq autres témoignages tout aussi éloquents de familles de victimes – des proches par exemple de Pascale Escarfail, victime de Guy Georges, de Natacha Mougel, joggeuse tuée à Marcq-en-Barœul en 2010… -, son récit a été transmis à Christiane Taubira, la garde des Sceaux. Non pas pour émouvoir, mais pour avertir d’un danger à l’orée d’une réforme de la politique pénale: «Vous souhaitez ouvrir les portes des prisons et les vider plutôt que d’en construire d’autres ; si je voulais mettre la France à feu et à sang, je ne m’y prendrais pas autrement», écrit-elle à la ministre.

En cause, la «conférence de consensus sur la prévention de la récidive», présentée en février, et surtout les douze recommandations qui ont ensuite été transmises à Matignon. Petit à petit, depuis cette date, des proches de victimes ont pris contact, croisé leur expérience d’un drame comparable et décidé de se faire entendre coûte que coûte dans un débat où, jugent-ils, les victimes ont été les grandes «oubliées». Par l’intermédiaire de Sophie Piel, dont les parents ont été assassinés en 1982, ces familles ont tenté d’attirer l’attention de Christiane Taubira, bien en vain (lire ci-dessous) avant de se tourner vers le ministre de l’Intérieur, le premier ministre, le président de la République et, enfin, l’ensemble des parlementaires… Car l’absence de réflexion sur la question des victimes consiste selon eux à «prendre le problème à l’envers. Ces recommandations, se désole Sophie Piel, ne concernent que les auteurs!»

«Toutes les victimes, écrit-elle à la ministre (…), font part des mêmes difficultés: manque de soutien psychologique avant, pendant et après le procès, difficultés financières pour faire assurer leur défense, familles déchirées par les drames vécus, situations de rupture professionnelle, dépression, fatigue intense, découragement et sentiment d’abandon par un système tout entier qui n’a pas su les protéger ou protéger leurs proches…»

Or, que proposent les experts de la conférence de consensus? Pêle-mêle, de développer des peines alternatives à la prison – en clair d’éviter au maximum les peines d’emprisonnement -, de multiplier les libérations conditionnelles, de supprimer les peines planchers et la rétention de sûreté, entre autres… «La solution, martèle Sophie Piel, n’est pas d’ouvrir les portes des établissements pénitentiaires… La prison doit rester la peine de référence. Dire le contraire, c’est de la démagogie.» Depuis que Sophie Piel est venue écouter les experts, à la Maison de la chimie en février dernier, puis qu’elle a lu leur rapport, elle bout intérieurement et mobilise autour d’elle.

Elle fulmine même: «On voit des prisons avec des écrans plats, des brumisateurs… Et nous? Est-ce que les victimes ont droit à ça?»

Avec elle, les familles de victimes fustigent un projet «désastreux, irresponsable, inquiétant et voué à l’échec». Des critiques rejoignant celles de l’Institut pour la justice, qui dénonce, par la voix de son délégué national, Alexandre Giuglaris, un «laxisme dangereux et inefficace. Adoucir les peines, c’est donner une impression d’impunité et courir le risque d’une augmentation de la délinquance et donc du nombre de victimes».

Si ces protestations n’ont pas ému les ministères contactés, l’appel aux parlementaires a été plus fructueux. «Lorsque nous leur expliquons les recommandations de la conférence et les conséquences qu’auront les projets de Christiane Taubira, je peux vous dire qu’ils nous écoutent!», raconte Sophie Piel. Ce fut le cas de David Douillet, croisé dans les couloirs de l’Assemblée, ou d’autres encore. Le président du groupe UMP à l’Assemblée, Christian Jacob, a fait part de son soutien à cette cause: «La disparition des peines planchers, de la rétention de sûreté et la suppression des tribunaux pour mineurs récidivistes sont dangereuses» a-t-il écrit par courrier. Georges Fenech, député du Rhône, compte lui aussi combattre ce qu’il considère comme les «projets actuels du gouvernement d’affaiblissement de notre politique pénale». Le député PS Dominique Raimbourg, sans doute futur rapporteur du projet de loi, a d’ores et déjà reçu Sophie Piel, et promis d’auditionner les victimes.


Affaire Piel: bourdes et faux-fuyants ministériels

À l’Élysée. Premier à répondre, le chef de cabinet du président de la République: «Je n’ai pas manqué de relayer votre démarche auprès de la garde des Sceaux. Vous serez tenus directement informés, par ses soins, de la suite qui pourra être réservée à votre intervention.»

À Matignon. Deux jours plus tard, le chef de cabinet de Jean-Marc Ayrault répond, en substance, pour proposer de laisser la garde des Sceaux traiter le dossier: «Après avoir procédé à une lecture très attentive de votre demande et des témoignages que vous lui avez adressés, M. Jean-Marc Ayrault m’a chargé de transmettre votre correspondance à Mme Christiane Taubira, (…) afin qu’elle en prescrive le meilleur examen.»

Au ministère de la Justice. La réponse de la garde des Sceaux elle-même ne viendra que le 17 juin: «Je souhaiterais vous dire en premier lieu que les victimes d’infraction pénale sont au cœur des actions que j’ai engagées depuis un an…»

À cette lettre très générale est jointe une réponse «personnalisée» de la part de la chef de cabinet de la ministre, pour chacun des témoins. Un courrier qui a heurté certaines familles de victimes tant le texte est distant, voire parfois erroné! Dans un courrier suivant, Sophie Piel ne manque pas de stigmatiser ces incroyables maladresses: «Il aurait été respectueux de ne pas vous tromper dans les liens de filiation des familles auxquelles il a été répondu, ni même sur la qualité de mort ou de vivant des victimes, cela nous aurait semblé la moindre des choses.» Elle souffle, attristée: «C’est dire si nos courriers ont été lus…»

lefigaro.fr

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