Présidentielle malienne: les certitudes se Soumaïla Cissé

Malgré les critiques, la présidentielle malienne reste fixée au 28 juillet. Et cette fois, le candidat de l’Union pour la République et la démocratie (URD), qui avait échoué au second tour en 2002, entend bien l’emporter. Questions à Soumaïla Cissé, un homme en campagne.

Une tête de premier de la classe qui sied à son brillant cursus universitaire, un visage perpétuellement barré d’un gros sourire, un verbe sûr, un geste précis et un sang-froid à toute épreuve… Autant d’atouts qui seront fort utiles à Soumaïla Cissé, 64 ans, pour la bataille de Koulouba, version 2013.

C’est à Mopti que ce natif du Nord-Mali (il est originaire de Tombouctou) a choisi de lancer sa campagne pour l’élection présidentielle du 28 juillet. Tout un symbole. « Mopti, explique le candidat de l’Union pour la République et la démocratie (URD, deuxième force du pays), c’était la dernière ville libre avant d’entrer dans l’enfer du Nord occupé par les jihadistes et les irrédentistes touaregs. C’est aussi la ville la plus cosmopolite du pays : chacun de ses 120 000 habitants parle au moins trois langues pour pouvoir communiquer avec tous ses voisins. » Depuis des décennies, Bozos, Peuls, Songhaïs, Bambaras, Touaregs et Arabes cohabitent dans cette cité que l’on a affublée du surnom de Venise malienne.

Soumaïla Cissé aura donc été le seul des 28 candidats en lice à lancer sa campagne depuis le « Nord meurtri ». Ses rivaux ont préféré la capitale ou les régions du Sud, bien plus peuplées et électoralement plus intéressantes. Du coup, son meeting a été retransmis en intégralité et en direct sur la chaîne satellitaire Africable, très regardée au Mali, quand ses adversaires n’ont souvent eu droit qu’à trois minutes au JT de la télévision publique.

Favori

Même en l’absence de sondage fiable, le nom de Soumaïla Cissé est régulièrement cité parmi les favoris du scrutin. Mais n’est-il pas « trop lisse », ainsi que l’affirment ses détracteurs ? « Détrompez-vous, assure un membre de son équipe de campagne. Ses coups de colère sont terribles, mais il n’est pas rancunier. C’est un redoutable négociateur, capable de compromis, mais ne cédant jamais sur l’essentiel. »

Ce ne sera pas la première fois que ce technocrate, entré en politique par les chemins escarpés de la révolution démocratique, se frotte au suffrage universel pour briguer la magistrature suprême. En 2002, il avait contraint le grand favori du scrutin, le général Amadou Toumani Touré (ATT), soutenu par l’essentiel de la classe politique, à un second tour. Trahi par son propre parti, l’Alliance pour la démocratie au Mali-Parti africain pour la solidarité et la justice (Adema-PASJ), il le quitte pour créer en 2003 l’URD, qui en quelques années devient une redoutable machine à gagner les élections, avec des centaines d’élus locaux et des dizaines de députés à l’Assemblée, supplantant même le Rassemblement pour le Mali (RPM) de son vieux rival Ibrahim Boubakar Keïta.

Sa stratégie de campagne ? Sillonner le pays dans tous les sens, en voiture ou en… hélicoptère. Cette année, les conditions de sécurité l’obligent à se passer de ce moyen de transport aérien fort pratique pour éviter les pistes caillouteuses de la brousse. Il ne désespère pas pour autant. Il a réservé un petit aéronef (vingt places) capable d’atterrir à Kidal, au cas où il pourrait finalement y tenir un meeting. Dans ses discours de campagne, peu de promesses, jamais d’attaques personnelles contre ses adversaires, mais un programme détaillé de sortie de crise. Il faut, explique-t-il, « que tout le monde mette la main à la pâte ». Que ce soit dans un stade archicomble ou dans la case d’un chef de village au fin fond de la brousse, il se fait comprendre aisément, utilisant le bambara, le peul, le songhaï ou le français sans difficulté. C’est avec ces langues que Soumaïla Cissé rêve d’émergence pour son pays.

L’élection présidentielle est programmée le 28 juillet. Comment espérez-vous convaincre les électeurs de voter pour vous ?

Soumaïla Cissé : En évoquant mon expérience sur les plans national, régional et international. Mon parcours est pluriel, couronné de nombreux succès dans des secteurs déterminants de ce pays. Dans la filière coton, par exemple, j’ai exercé des responsabilités à la Compagnie malienne pour le développement du textile [CMDT]. Cela m’a mis en contact avec le monde rural, celui des paysans producteurs, des transporteurs… Par la suite, il m’a fallu gérer le dossier sensible du foncier, que j’ai notamment assaini grâce à la création de l’Agence de cession immobilière [ACI]. Et puis j’ai dû faire face à des crises au sein du gouvernement. Aux Finances, j’ai eu à gérer la dévaluation du franc CFA de 1994, à négocier avec les institutions de Bretton Woods, avec les bailleurs de fonds et les partenaires du développement.

À l’Équipement, j’ai dû m’atteler à la réalisation de grandes infrastructures. Mes deux mandats à la tête de la Commission de l’Union économique et monétaire ouest-africaine [UEMOA, entre 2004 et 2012] m’ont permis d’approfondir ma connaissance de l’environnement économique et politique de la sous-région. J’ai eu à traiter avec les chefs d’État des pays voisins. Je suis aussi très fier d’avoir participé à la création de l’Adema et, quelques années plus tard, à celle de l’URD, qui sont aujourd’hui les deux premières forces politiques du Mali.

Sachant que la classe politique aux affaires ces vingt dernières années est discréditée, cette expérience ne risque-t-elle pas d’être un handicap ?

Au cours de la première décennie que vous évoquez, la qualité de ma gestion des affaires publiques a été saluée par les interlocuteurs étrangers et par les opérateurs économiques de ce pays. Je suis même le seul ministre des Finances de l’histoire du Mali indépendant à avoir été décoré de la plus haute distinction délivrée par ces derniers. Quant à la seconde décennie, je l’ai passée hors du Mali, mes fonctions internationales m’en tenant éloigné. Ma réputation a donc échappé à ce « discrédit ». Pour l’opinion, je suis plus un technocrate qu’un politique. Compte tenu de l’ampleur de la crise que nous connaissons, c’est un sérieux atout.

Plusieurs voix ont demandé un report du scrutin afin qu’il puisse avoir lieu dans de bonnes conditions. Qu’en pensez-vous ?

La démarche est tardive. Notre pays ne baigne pas dans la sérénité, et la crise a de multiples dimensions. Chacun de ses aspects, qu’il soit d’ordre social ou humanitaire, politique ou militaire, requiert une réponse légitimée. Ce qui ne peut provenir que des urnes. J’ai conscience des difficultés qui entourent le processus électoral : distribution aléatoire des cartes d’électeur, fichier approximatif, administration qui peine à se déployer, campagne en plein hivernage et en période de carême, etc. Mais à situation exceptionnelle, solution exceptionnelle. C’est pour cela que je soutiens sans réserve le gouvernement malien dans sa décision de maintenir la date du 28 juillet. La transition ne doit pas durer plus longtemps que prévu. Ce serait contre-productif, cela aggraverait la crise et porterait atteinte à l’image du pays. Il suffit de voir ce qui s’est passé à Madagascar.

En 2002 déjà, vous briguiez la magistrature suprême. Mais aviez-vous imaginé être un jour à la tête d’un pays qui abrite l’une des plus importantes forces de maintien de la paix de l’ONU ?

Bien sûr que non ! Quand on se marie, on ne pense pas au divorce. Mes ambitions sont nées au fil de mon parcours. Quand, en 2002, j’ai échoué au second tour de la présidentielle [avec 34,99 % des voix], j’étais loin d’imaginer que, dix ans plus tard, mon pays serait dans une telle situation. Aujourd’hui, la crise militaire est quasiment réglée. Je salue d’ailleurs l’intervention de la France : sans l’opération Serval, mon pays n’existerait sans doute plus. Il faut dorénavant régler la crise politique, restaurer la confiance du citoyen en ses institutions et réparer les dégâts considérables subis par le corps social. Heureusement, la communauté internationale nous accompagne, à travers les Nations unies, avec des engagements financiers de l’ordre de 2 000 milliards de F CFA [3 milliards d’euros]. Mobiliser ce montant, le répartir en identifiant les projets prioritaires exige certaines aptitudes techniques. Et, sans vouloir faire injure à mes 27 rivaux dans ce scrutin, moi seul possède l’expertise requise. À la tête de l’UEMOA, j’ai dirigé une opération similaire, dotée de 3 000 milliards de F CFA. Qui peut en dire autant parmi mes adversaires ?

Je condamne de la façon la plus ferme et la plus énergique ce coup d’État qui […est] l’acte réactionnaire le plus bas de l’histoire politique du Mali au cours des vingt dernières années.

Le capitaine Amadou Haya Sanogo a récemment demandé pardon au peuple malien. Vous qui avez été particulièrement harcelé par les ­putschistes après le coup d’État de mars 2012, leur accorderez-vous votre pardon ?

Oui, et sans l’ombre d’une hésitation. D’abord parce que le capitaine Sanogo a dit plusieurs fois qu’il n’était pour rien dans mes malheurs personnels. Et puis parce que le plus important aujourd’hui c’est de réconcilier les Maliens, et non d’identifier les coupables ou de traquer les responsables. Après une crise d’une telle gravité, recoller les morceaux est une entreprise délicate. Réconcilier est un chemin difficile. Le meilleur moyen de l’arpenter est de commencer par pardonner.

L’accord de Ouagadougou signé le 18 juin permet au scrutin de se tenir dans la région de Kidal mais ne règle pas le problème du Nord-Mali. Vous satisfait-il ?

Il s’agit d’un accord a minima. En revanche, il a le mérite de réaffirmer l’intégrité territoriale du Mali et la laïcité de sa République.

Ferez-vous campagne à Kidal ?

Quelques jours après la signature de cet accord, j’ai envisagé de m’y rendre, le 2 juillet, en précampagne électorale. Mais les autorités militaires ont estimé que c’était prématuré. Je ne désespère pas d’y parvenir avant la fin de la campagne électorale.

Jeuneafrique.com

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