Une Chronique de Nicanor Covi :  Kérékou et le Bénin, Je t’aime…moi non plus

Entre l’ancien président de la République, Mathieu Kérékou, et ses concitoyens, il existe une histoire d’amour paradoxalement ambiguë, clair-obscur d’un passé commun controversé.

Le mercredi 14 octobre dernier, l’annonce de sa mort a ému des millions de Béninois, de l’océan Atlantique aux confins du parc W. Et au président Boni Yayi de s’empresser de décréter une semaine de deuil national en la mémoire de feu le général. Hommage méritoire pour l’homme d’octobre 1972, qu’un certain jour de septembre 1933 a vu vagir sous les cieux béninois. À lui seul, il représente un pan immense du mur de l’histoire politique du pays. Au Panthéon immatériel de son patrimoine en fierté, le Bénin inscrirait volontiers le nom du militaire défunt, avec en épitaphe ces lignes sommaires: « Ci-gît le Caméléon de Kouarfa. A un grand homme, la patrie reconnaissante. »

L’envergure de l’homme se mesure d’ailleurs à l’aune des réactions suscitées par sa disparition à l’âge présumé de 82 ans, dont presque une trentaine passée à présider aux destinées du Dahomey, puis du Bénin. Ici comme ailleurs, florilèges de mots et résurgence de souvenirs.

À l’héraut mortuaire, les chancelleries étrangères ont répondu de leur plus belle plume, en adressant à la nation béninoise des condoléances enflammées, un soupçon d’épigrammes à peine raillant par endroits. Saluer la mémoire d’un « général imbu de profondes valeurs démocratiques » ou « d’un homme d’exception qui a accepté l’humiliation pour en ressortir grandi…» L’occasion a paru trop belle pour ne pas être saisie et « présenter ses compliments au Ministère des Affaires étrangères du Bénin » ; lui transmettre la profonde compassion du peuple Tartempion en cette période de deuil national pour les Béninois ; lui assurer un soutien tout fraternel, etc.

Et ici, de la côte à la naissance du Sahel, ils y sont également allés de leur plus beau vocabulaire. Présidentiables, frères d’armes, politiciens, patriotes de jadis et naguère, citoyens anonymes…le général les a tous inspirés. Qui pour honorer un stratège militaire digne des plus belles palmes spartiates, qui pour se faire chantre d’un politique rusé, qui encore pour se remémorer les dérives totalitaires d’un dictateur marxiste-léniniste. Certains reconnaissent dans cet ancien officier de l’Armée populaire un génie militaire, dont la légende s’est construite à la mesure de ses victoires sur les ‘’ennemis’’ de la nation. Et le 26 octobre 1972 est le premier verset de la genèse du Caméléon, quand il s’empare du pouvoir d’État à la dérive dans un Dahomey déliquescent. En décidant de la dissolution du Conseil présidentiel et de l’Assemblée nationale, il met en marche la révolution, seul à la tête du CNR (Conseil national de la Révolution, ndlr).

D’autres par contre ont été témoins du martyre d’un certain nombre de figures de premières lignes, mortes de torture, mortes d’être trop encombrantes, trop influentes dans un Dahomey devenu entre temps Bénin (en 1975, ndlr). Et ceux-là ont des mots durs envers Kérékou. Les morts ne racontent pas d’histoire et ne s’opposent pas au chef. Six pieds sous terre, Aïkpé ne défendra jamais son honneur d’adultère, par exemple. Et d’autres l’ont suivi outre-tombe, tombés sous les balles des pelotons de la mort de la Belle Révolution et des années folles du marxisme-léninisme.

Kérékou croque-mort alors ? Big Brother d’un régime totalitaire avant de virer démocrate, certitude immuable pour le moins.

Au plus fort de la Grande Peur des années 1970-80, les déportations ont plu ; les prisons d’État ont proliféré ; les funestes geôles de Ségbana ont connu leur âge d’or ; les chasses aux sorcières ont entretenu la méfiance jusque dans les lits conjugaux ; le sang des trublions a abreuvé un régime militaire essoufflé par les manifestations civiques, la crise économique, la dette et les plans d’aide facétieux des institutions de Bretton Woods… Tout s’oppose au général en cette fin de XXe siècle, même son peuple qu’il a pourtant ‘’sauvé’’ des griffes du mercenaire Bob Denard, l’homme du 16 janvier 1976, commandant de l’opération Crevette. Las de tous et presque en bon père de famille, Kérékou s’est alors résolu à laisser souffler un vent de démocratie sur le Bénin…en 1990, après la désormais mythique Conférence des forces vives de la nation.

Et alors commence l’errance fantomatique d’un spectre d’une autre époque. Cinq ans d’une vie et demie, une éternité de solitude et de désaveu pendant l’intermède Nicéphore Soglo. Mais entre Kérékou et le peuple béninois, la romance est brûlante, latente, inachevée. Une éternité de douleurs et de couleurs, dans son mimétisme tout reptilien. Pince-sans-rire facétieux face à un public hilare et sous le charme de son retrait en 1990, il signe alors son come-back en 1996, pour deux mandats constitutionnels cette fois-ci.

Au demeurant, la romance entre Kérékou et les Béninois en est presque attendrissante. Syndrome de Stockholm entre un tortionnaire et ses suppliciés, entre les feuilles et le Caméléon. A la terreur des années de Révolution s’opposent son «patriotisme réel » (mis en lumière par les événements de janvier 1976 et de février 1990) et son désintérêt pour quelque ambition révisionniste en 2006.

Ces détracteurs ne se souviennent que des salaires impayés dans les années 1980, des arrestations arbitraires et de la torture aux plus belles heures de son régime militaire, de l’impunité et de la corruption après son retour aux affaires, au début des années 2000. Mais de ses mille couleurs, celle qui semble survivre au Caméléon est celle du rassembleur qu’il semble avoir été, celle de l’homme d’État d’exception qui a fait du Bénin un modèle démocratique en Afrique de l’Ouest. Les uns se rappellent le sang, les larmes et la sueur de la Révolution, les scandales Kovacs, Défi Emploi Jeunes, etc., tandis que d’autres préfèrent se souvenir d’une grande âme profondément attachée au Bénin. Décidément, entre Kérékou et les Béninois, la ritournelle du Je t’aime…moi non plus tournera en boucle longtemps encore.

Nicanor Covi

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