Idées : les évangélistes de Cheikh Anta Diop

Samedi 25 février, aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Dans le hall de la gare RER, je suivais du regard, sur les écrans lumineux, le mouvement des trains en partance vers les banlieues parisiennes. Dehors, la grisaille, si coutumière des mauvaises humeurs en cette saison, avait complètement fripé la nature, faisant couler les larmes d’un ciel sévèrement moutonneux.

Soudain, un monsieur emmitouflé dans son manteau, une écharpe enroulée autour du cou, s’arrêta devant moi. C’était un Noir, sourire en forme de banane, la voix exubérante, les gestes amples. Il m’ouvrit les bras, m’embrassa comme s’il s’agissait de retrouvailles longtemps attendues et constamment différées. J’avais du mal à le reconnaître, mais, pour ne pas paraître idiot, je me prêtai volontiers à son jeu.

Sous le bras, il portait une série de livres : des ouvrages anthropologiques, historiques et philosophiques signés de sa plume. Et le voici m’expliquant le contenu de ces textes « inspirés, me précisa-t-il, de l’œuvre de Cheikh Anta Diop ». J’eus à peine le temps de placer un mot. Il me déroula le speech classique des admirateurs de l’illustre intellectuel sénégalais, puis me proposa d’acheter un de ses livres. Gentiment, je déclinai l’offre.

Quinze minutes plus tard, alors que je prenais mon petit déjeuner, le nez presque dans la tasse de thé d’une des buvettes du hall, une voix douce mais déterminée m’apostropha. Je levai les yeux. En face de moi, un autre monsieur, lui plutôt sec, avec le même sourire mais moins avenant, serrait contre son flanc une pile de livres. Cette fois-ci, c’étaient des illustrés pour enfants.

Des ouvrages qu’il présenta comme « uniques et originaux », les premiers d’une série écrite sur la base des théories de Cheikh Anta Diop. Je me risquai à un échange avec lui. On aurait dit qu’il n’attendait que cette occasion. La discussion, alimentée exprès par quelques piques que je lançai contre son maître à penser, ne s’acheva qu’au bout d’une demi-heure. Son enthousiasme finit par me contaminer. J’achetai un de ses livres.

Le train que j’attendais venait d’être annoncé. Tandis que je me levais, tirant derrière moi mon trolley, une ombre massive surgit sur ma gauche : « Mon frère, tu as une minute pour moi ? » Un troisième évangéliste de Cheikh Anta Diop entendait me séduire par le même prêche. Lui aussi avait des livres à me montrer. Et à me vendre. Combien étaient-ils, finalement, ces jeunes loups qui écumaient l’aéroport ? Trois, cinq, dix ?

En fait, c’est la nouvelle stratégie que ces intellectuels noirs, inconditionnels du savant sénégalais, ont trouvée pour faire connaître les idées du « Cheikh » et, par la même occasion, prolonger les leurs. À moins qu’il ne s’agisse d’un simple proxénétisme intellectuel destiné à vendre leurs propres ouvrages.

Par Florent Couao-Zotti pour Jeune Afrique

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